Cette lettre était dans toutes les bouches. Il était devenu le mystère du moment. La question à la mode.
"Mais la question se pose toujours... Qui est L, le détective sans visage à qui l'on doit l'arrestation du chef du groupe terroriste de Shanghai ? Qui est cette ombre qui a gagné la confiance des polices du monde entier ? Le nom de la justice reste caché, et les remerciements restent adressés à une lettre : L..."
L'adolescent éteignit la télévision. Son ego en avait bien assez comme ça. Ce n'était que du temps perdu, il était plus que temps qu'il cesse de porter attention à cette gloire inutile et anonyme. Il avait mieux à faire...seul, contre la folie de tous les hommes, cent vies ne lui suffiraient pas. Alors, toutes ces minutes passées devant un écran à entendre le monde se questionner sur son nom... des minutes qui devenaient des heures... C'était si stupide.
Son regard se posa sur la surface noire qui le reflétait. Il fit la grimace.
- Mmmh. Finalement, ce n'est peut-être pas plus mal que L soit un "détective sans visage."
Il n'avait pas non plus le temps de choisir des vêtements, ni d'essayer de coiffer, ou plutôt de débroussailler ses cheveux. Et surtout, surtout pas de gaspiller le tiers, ni même le dixième de sa vie à dormir. C'est l'avantage d'être une ombre...Personne ne saura que le grand L a les cheveux en forme de porc-épic au réveil, un teint de banquise par mauvais temps et des cernes comme s'il sortait d'un match de catch. Sans compter ses vêtements qui semblaient venir des dons de charité. Non, ce n'était sans doute pas plus mal. Il piocha dans le paquet de bonbons qui déversait son contenu sur le plancher, à côté de lui.
- L, crachota le micro.
- Je suis là, Watari. J'écoute. Tu as une nouvelle affaire ?
- C'est une question inutile, non ? Il y a toujours de nouvelles affaires, c'est même toi qui l'as dit. Il suffit d'ouvrir le journal ou la télévision. Ce n'est pas pour ça que je t'appelle... Tu as regardé les informations ?
- Un peu... Je n'ai pas de temps à perdre.
- L...Cela fait presque trois semaines que tu es sur ce groupe terroriste, trois semaines que tu ne manges plus, que tu ne dors plus. Et presque six mois que tu n'es plus sorti, avec l'affaire de Buenos Aires... Je pense que tu peux te permettre de perdre du temps.
- Où veux-tu en venir ?
- Au fait que... ta raquette de tennis va finir par prendre la poussière, et que si ça continue, je vais devoir te réapprendre à la tenir ! Je viens te chercher... Tu peux bien perdre une heure ou deux, c'est un jour spécial.
- Ce n'est pas un jour spécial.
- La justice a douze ans aujourd'hui, n'est-ce pas ?
- C'est ce que je dis. Nous sommes le 31 octobre, la Terre tourne, il y a des enfants qui se plaignent d'être à l'école, d'autres qui se réjouissent d'avoir trouvé dans les poubelles quelque chose de vaguement comestible, des gens meurent, des gens naissent, le bulletin météo annonce un très beau temps pour la saison qui ne durera malheureusement pas à cause de l'anticyclone qui s'approche par le nord. Ce jour n'a rien de spécial.
- Il est encore temps de le rendre spécial. Il y a sans doute des centaines de personnes qui respirent l'air frais de l'automne aujourd'hui grâce à toi. Tu as de la marge, et il n'y a pas de raison pour que toi tu ne respires que l'air désoxygéné de ta chambre. L'anticyclone ne va pas t'attendre !
L sourit.
- Très bien, Watari. Je m'incline. Passe me chercher dans un quart d'heure, il faut que je me change...
- Ça me fait plaisir, L...Lawliet. Vraiment.
Le "W" à l'écran disparut. Le sourire de L, qui s'était crispé un instant, s'accentua. Cela faisait longtemps que personne ne l'avait plus surpris.
L...Loan Lawliet. C'est mon nom, celui que mes parents m'ont donné. Mais Loan Lawliet... est mort pour le monde il y a six ans... Sauf pour Wata...Quillish Wammy, peut-être. Ça aussi, c'est bien ainsi. Personne d'autre n'avait besoin de le savoir.
L déplia son corps ankylosé. Il se demanda depuis combien de temps il était resté dans la même position, recroquevillé devant l'écran où se succédaient les informations. Il tira sur la prise. Le flot de nouvelles se coupa brusquement, la carte surchargée de notes sur toutes les nations disparut, comme si le monde sombrait dans la nuit. Juste le temps d'une nuit de repos, avec ses étoiles...et ses rêves.
- Je crois que tu n'auras pas besoin de me réapprendre à tenir une raquette !
La balle jaune frappa le grillage qui entourait le court de tennis, avant de revenir piteusement rouler aux pieds du vieil homme. Lequel était en nage au point d'avoir l'impression de se noyer dans ses vêtements et essoufflé comme s'il avait tenté la traversée de l'Atlantique en apnée, plutôt que de proposer à un gamin de douze ans anémique de faire un match de tennis avec lui.
- Effectivement, L...Luke. Cela fait combien de temps qu'on joue ?
- A ma montre, deux heures et trente-quatre minutes. Compte tenu de tes hésitations avant de prononcer mon nom, surtout après le journal télévisé de ce midi, de ma façon de me tenir qui attire les regards et de la durée passée ici, ainsi que de la météo, de la sismologie et du risque d'agression ou de terrorisme qui existe dans un tel lieu public fréquenté, entre autres paramètres, les chances pour que je rentre chez moi vivant, à l'heure voulue et en possession de toutes les capacités qui me sont nécessaires sont d'environ 98,2 %. Je tiens à préciser que c'est insuffisant.
- Merci, Luke. Je ne t'en demandais pas tant. Bon... Je crois que nous avons démontré que tu n'étais pas rouillé, n'est-ce pas ? Te sentiras-tu plus en sécurité dans le meilleur salon de thé de la ville ?
- Non. Enfin, dans des proportions négligeables. Mais vous êtes fatigué, alors on ferait sans doute mieux d'y aller.
- Je suis très touché de ton attention, mais je suppose que les pâtisseries n'y sont pas pour rien, n'est-ce pas ?
L, qui était déjà parti en direction des vestiaires en traînant sa raquette derrière lui, se retourna et lui adressa un sourire rayonnant, si semblable à celui d'un enfant de cinq ans que Watari se demanda si il était vraiment possible qu'un être humain –plus ou moins – normalement constitué change aussi peu.
- Peut-être... On y va ?
C'est ainsi que dix minutes cinquante-six secondes plus tard – à la montre de L – ils se retrouvèrent attablés dans le café le plus chic de toute la ville voire de toute l'Angleterre. L avait bien conscience que les serveurs comme les clients le regardaient bizarrement voire de travers, et en les observant avait déduit que ce devait être dû
a) à ses vêtements, un T-shirt blanc trop grand qui flottait autour de son corps maigre comme un clou anorexique et un jean bleu tout aussi démesuré, ainsi que des baskets usées jusqu'à la moelle de la corde, qui cependant n'étaient pas en position de provoquer un scandale, puisqu'elles disparaissaient sous la banquette;
b) à ses cheveux qui formaient un buisson épineux sombre au-dessus du dossier de la banquette en question ;
c) à sa position, accroupi avec les pieds sur le velours rouge de ladite banquette, faute de quoi ses capacités intellectuelles baisseraient de plus de 40%.
Si besoin était, il lui serait toujours possible de modifier les points a) voire b), mais en aucun cas il ne pouvait changer quoi que ce soit au point c), car il se trouvait face à une situation qui requérrait absolument toutes les aptitudes en sa possession. Il était en effet absorbé dans l'action qui consistait à enduire de chantilly, prélevée au préalable sur la tarte aux fraises du vieil homme qui l'accompagnait, un gâteau au nom à rallonge parfumé au caramel. Tiens, ça pourrait aussi être un point d) : la douzaine de gâteaux entassés sur la petite table, cohabitant difficilement avec le double d'emballages déjà vidés. Peut-être que finalement, tous ces gens avaient un nombre suffisant de raison de le dévisager, ce dont le plus grand détective au monde se fichait comme de l'an quarante.
Watari quand à lui, ne savait pas exactement ce que lui inspirait le spectacle de L se bâfrant délicatement de suffisamment de gâteaux pour le rendre diabétique au dernier degré. Quelque chose entre de l'attendrissement et cette sensation qu'on a devant un éléphant rayé dans un magasin d'électronique. L releva le nez (et la chantilly qui s'était posée dessus), et, ayant dégluti difficilement, articula :
- Grand-père, je crois que ce serait beaucoup plus pratique si on s'installait aux Etats-Unis.
Le vieil homme le regarda avec ébahissement.
- Je... Tu crois vraiment que c'est le lieu pour parler de ça ? Avec tous ces gens... Tu as dis qu'il fallait être prudent, non ?
- La phrase que je viens de formuler n'a rien qui puisse attirer l'attention. J'ai juste dit que nous serions mieux aux Etats-Unis. C'est votre réaction qui est suspecte.
Watari soupira.
- Tu sais, tout le monde n'a pas un sang froid en béton armé comme toi. Ni une capacité de raisonnement aussi rapide.
- Je suis désolé.
- Bref, qu'est-ce qui te fais croire ça ?
- D'une part, c'est aux Etats-Unis que se présentent la plupart des cas que je prends en charge, et la rapidité des informations serait bien plus importante. D'autre part, c'est très vaste, alors ce serait plus sûr au niveau de la localisation... Si je pense beaucoup à la sécurité en ce moment, ce n'est pas sans raison. J'ai mis au grand jour et démantelé deux groupes de criminels parmi les plus importants au monde, et aussi les plus inconnus. Mais dans ce genre d'organisation, il est évidemment impossible de repérer toutes les branches et tous les "participants". Je pense qu'il reste encore pas mal de membres, et qu'ils ne me veulent pas du bien. D'ailleurs, ça va faire trois jours que quelqu'un essaye de pirater mon ordinateur et de surveiller mon téléphone, et près d'une semaine que je crois que vous êtes suivi, grand-père. Il y a un type qui regarde la vitrine d'en face depuis presque une demi heure, en faisant semblant de téléphoner, et en nous regardant. D'après ce que j'ai lu sur ses lèvres, il parle dans le vide, aucune conversation de ce type ne mériterait qu'il gâche une demi-heure de communication. Et donc, quand on sortira tout à l'heure, il faudra qu'on fasse attention à ne surtout pas aller ni dans des lieux déserts ni dans notre appartement. Pour en revenir au sujet principal, je crois aussi que cela vous faciliterait grandement la tâche. Vous passez un temps fou en avion, et le décalage horaire ne doit pas vous faire du bien.
- Je n'y vois aucun inconvénient, L. C'est vrai que tu as atteint un niveau mondial. Si tu veux faire vite, je pense pouvoir te mettre dans un jet privé d'ici une semaine au maximum.
- C'est exactement ce que nous ne devons pas faire. Je crois qu'on devrait plutôt... passer inaperçus quelque temps. Nos ennemis ne se limitent pas à un pirate et un espion au rabais. Je pense que je vais m'inscrire à un lycée sous un nom quelconque, et que vous allez reprendre vos activités d'avant. Je n'ai pas l'intention de perdre une année entière, mais il faudra au moins quelques semaines. Nous ne devrons pas avoir de contact durant ces semaines. Mon téléphone n'est pas intraçable, et mon ordinateur sera probablement vite surveillé. Je ne peux malheureusement rien y changer en demeurant dans la norme de ce qu'un collégien peut faire. Mais je pense qu'on y mettra rapidement bon ordre. Il n'y a pas de danger réel, il suffit de prendre une ou deux précautions. Pour éviter d'avoir à prendre des mesures plus lourdes plus tard. Vous pourrez sans doute faire quelque chose rapidement, pour le téléphone et l'ordinateur, hein ?
- Sans doute. Je vais prendre les mesures nécessaires, mais il faut qu'on en parle un peu plus en détail. Et puis, pas aujourd'hui.
- Parce qu'on est suivis ?
- Parce que c'est ton anniversaire.
- Vous n'en démordrez pas, hein ?
- Non. Il y a un million de choses que tu ne fais jamais. C'est le moment ou jamais, non ? Nous devons... "passer inaperçus", n'est ce pas ?
L sourit. Il s'était fait prendre... et le pire, c'est qu'il s'en moquait.
- Très bien. Vous avez réussi à m'avoir. Alors...on va au cinéma ?
- Très bonne idée ! Tu reconnais que l'écran de ton ordinateur ne vaut pas une salle noire, hein ?
- Non, effectivement. Mon ordinateur ne fournit pas encore le pop corn.
Watari soupira.
- J'ai parfois l'impression que tu te limites à un cerveau et à un estomac, les deux disproportionnés....
- Et bizarrement emballés, hein ? On y va, maintenant ?
L jeta son cartable et sa veste sur le canapé du salon et se précipita dans la chambre pour enlever cette horrible chemise, cet affreux pantalon à pinces et surtout, SURTOUT ces... ces saletés de... chaussettes. Une semaine. Cela faisait une semaine entière qu'il était forcé d'en porter. Une semaine que le professeur avait remarqué le fait que le nouveau, Luke Lennow, n'avait pas de chaussettes, en plus d'être coiffé comme l'as de pique et irrémédiablement insensible à tout effort visant à l'intégrer dans la classe. Il avait alors décrété que L devait porter des chaussettes, dans la mesures où ces versions pseudo civilisées de sacs poubelles faisaient partie de l'uniforme scolaire. Si Loan Lawliet n'avait pas été L, il aurait enragé. Il avait réussi à le lui cacher trois semaines... Et pire encore – quoique, peut-être pas quand même – il s'était fait avoir. Il n'avait pas fait ce qu'il fallait. C'était ridicule.
Il jeta un coup d'½il à l'ordinateur, vidé de toute information compromettante, qui disparaissait sous les papiers bourrés de notes et les disquettes de sauvegarde, éteint depuis presque un mois maintenant. Que de temps perdu... Il avait bien envie d'appeler Watari, mais il n'en avait pas le temps. Il devait faire sa valise pour demain.
A sa grande consternation, le plus grand détective au monde s'était mis dans une situation qui le forçait pratiquement à partir à Londres pour la compétition nationale de tennis au niveau junior. Ce qui présentait deux désavantages majeurs : 1) Pour ce qui est de passer inaperçu, c'était raté. Il allait devoir trouver une solution en un temps record et l'état de ses méninges était gravement affecté par le manque de bonbons, l'obligation de s'asseoir normalement en classe et le port de...ces choses. 2) Il allait devoir supporter, pendant plusieurs jours, des chaussettes de sport. Epaisses. Etouffantes. Il n'y survivrait pas.
Bon, de toute façon, il serait encore plus suspect qu'il n'y aille pas. Aucun gamin de douze ans n'a peur de montrer sa figure au monde entier. Et dès que ce serait fini, il retournerait dans l'anonymat le plus total sous un prétexte quelconque. Cela faisait maintenant un mois qu'il jouait au gosse normal, et plus personne ne le suivait depuis déjà trois jours.
"Etrange tout de même... Personne ne me remerciera jamais d'avoir sauvé des gens, mais tout le monde me félicitera de taper dans une balle à coups de raquette. Je me moque des remerciements mais... Le monde est bizarrement fait."
Pensif, il fourra une poignée de T-shirts dans un sac à dos, et se mit en quête dans la salle de bain d'objets de première nécessité.
"Luke Lennow" tournait et retournait la médaille jaune étincelante entre ses doigts. Certes, il savait que Watari était un bon professeur de tennis, mais de là à terminer champion national... C'était une situation certes glorieuse, mais hautement inconfortable. Il portait de grosses chaussettes, il avait TRES chaud, la lumière du soleil et surtout les flashes des appareils photos lui faisaient mal aux yeux, et dès le lendemain il devrait prendre des mesures drastiques pour faire disparaître toutes ces images. Beaucoup de travail en perspective... Il était fatigué, aussi. Sensation étrange et peu familière; même s'il lui était arrivé de s'effondrer de sommeil à force de penser, jamais encore il n'avait éprouvé une telle douleur dans les muscles. C'était intéressant, aussi. Il releva le nez en s'apercevant que le journaliste en face de lui venait de dire quelque chose et attendait une réponse.
- Non, je ne pense pas continuer le tennis à un niveau supérieur, c'est une totale surprise pour moi de me trouver là et j'envisage de poursuivre mes études avant de prendre une décision définitive...
Apparemment satisfait de cette réponse, l'autre le remercia et s'en alla non sans le mitrailler de flashes. L soupira. Il ne lui semblait pas avoir jamais trouvé le temps si long.
Je devrais en profiter, au lieu de me plaindre. Je suis au soleil, il ne pleut pas, je peux faire ce que je veux puisque Luke Lennow disparaîtra dans deux jours, au maximum cinq, et je ne suis sans doute plus en danger. Finalement... tout va bien.
L ne réussit à s'arracher à la foule qu'assez tard dans la soirée, après quelques minutes passées à réfléchir intensément à un prétexte qui lui permettrait d'écourter la soirée – avant d'opter pour le plus classique et efficace : besoin pressant. Il marchait vers son hôtel, traînant derrière lui sa raquette, le nez en l'air. La Lune illuminait la rue d'une lumière pâle et rafraîchissante. Les étoiles aussi étaient belles. Plus que sur l'écran de la télévision, même si c'était la pointe de la technologie. C'était le prix à payer. Il ne le refuserait pas. Il retournerait à la seule lumière des écrans et des ampoules, et il ne s'en plaindrait pas. Mais on ne pourrait lui prendre cet instant de liberté qui justifiait à lui seul deux mois de Justice perdus. L sourit aux astres suspendus au-dessus de lui. Un sourire sincère qui illuminait son visage plus que ne le pourrait jamais son esprit brillant.
Enfin la suite !! Je le sais, elle a été longue à venir, j'ai eu énormément de mal et c'est un chapitre assez long ^^ Excusez la présentation, je vais faire un montage digne de ce nom, les couleurs et tout le tralala, mais là je suis crevée !! mdr
