- Ce n'est jamais que la dixième, Watari. Allez-y !
Wammy eut le sentiment qu'il ne s'habituerait jamais à l'ironie latente qui lui semblait déplacée dans la bouche d'un enfant de sept ans, si génialement intelligent soit-il.
- Je...enfin, ça concerne...
- La mort de mes parents, je suppose ? Ça peut être que ça, vu votre air gêné. Allez, posez-la, cette question.
- Voilà, je me demandais... Les policiers ont très vite conclu à ta mort, les preuves qu'ils ont trouvées étaient flagrantes, et pourtant...tu n'es pas mort, puisque je te parle. Comment...?
Loan Lawliet, ou plutôt L, hésita un moment, comme s'il ne savait pas par où commencer.
- Ecoutez...Le mieux c'est sans doute que je vous raconte tout. Voilà, j'étais dans ma chambre avec ma mère, elle essayait de me coiffer les cheveux, quand on a entendu mon père crier. Il a hurlé à ma mère de s'en aller. Alors, maman m'a pris dans ses bras, elle m'a embrassé, et elle m'a dit de sauter par la fenêtre et de courir, et qu'elle me retrouverait plus tard. J'ai fait ce qu'elle a dit, et j'ai couru vers le bois, à côté, parce que je le connais par c½ur, il y a plein de cachettes. Mais, avant que j'aie eu le temps, j'ai entendu deux fois "BANG"
Quillish sursauta. L'enfant avait presque crié.
- Et puis j'ai entendu maman crier. Quand je me suis retourné, il y avait un monsieur derrière moi, avec un revolver. Et sa...sa chemise elle était...toute rouge. Alors je me suis dit que...que maman ne viendrait pas. Il a tiré, mais il m'a raté, mais il le savait pas parce que j'étais trop loin. Je me suis dit qu'il ne chercherait pas un mort. Et cet homme, il connaissait pas le bois, alors il m'a pas retrouvé tout de suite. Alors comme j'avais gardé une fourchette avec moi parce que je mangeais un gâteau, je me suis coupé au bras et j'ai mis mon sang sur une grosse pierre. J'ai balancé la pierre dans la rivière, et j'ai mis des traces de sang sur les arbres autour, et puis j'ai grimpé dans le gros arbre à côté de moi. Il a entendu le bruit et il est venu comme je le voulais. Il a cru qu'il m'avait eu et que j'étais tombé et puis il a attendu et il a souri et il a jeté le pistolet... et puis il est parti.
Wammy regarda le garçon. Son visage n'avait pas changé d'expression, sa voix était neutre.
Il n'avait jamais vu plus de détresse dans le récit d'un enfant.
- Je sais que c'est pas bien... Mais à ce moment là, je me suis dit... que ce serait vraiment bien qu'il tombe dans la rivière. Tout au fond, là où il fait noir et froid et où on est tout seul. Pour qu'il sache ce que ça fait.
- Je suis vraiment désolé, ... Loan. Je ne peux pas vraiment te comprendre mais... Je sais ce que c'est de se retrouver tout seul. Je...
- C'est à mon tour de poser une question, M. Wammy.
-Oui....Oui, bien sûr, L, vas-y.
Il n'avait de toute évidence pas envie qu'on soit désolé pour lui. Il n'aimait pas montrer ses humeurs ni ses émotions.
- Qu'est-ce qui leur est arrivé ? A Mary-Jane et Elisabeth ?
Quillish sentit tout son corps se tendre à ces deux noms. Il l'avait entendu, bien sûr... Il sentit la vieille douleur, toujours aussi vive, remonter dans sa poitrine, lui envahir la tête et lui picoter les yeux.
- Vous êtes pas obligé de me répondre. Mais je sais que vous voulez que je vous aide.
Il savait. Il savait déjà ce qui était arrivé à Mary-Jane et...et...Il le savait. De même qu'il avait compris ce que Quillish attendait de lui. Mais il voulait l'entendre le dire. Il voulait, puisque lui avait tout raconté, que Quillish en ait la force.
- Je...
Il fallait qu'il y arrive. Pour montrer à L qu'il était assez fort. Et aussi... parce qu'il fallait qu'il le dise. Il ne l'avait jamais dit, pas même à Roger. Roger le savait, mais ne lui en parlait pas.
-Voilà....
Il sentit les larmes commencer à couler sur ses joues usées à force de les retenir. Mais il lui raconterait tout, à cet enfant aux grands yeux attentifs, même s'il s'effondrait sous la douleur.
- Quand... quand j'avais environ trente ans, je me suis marié à la...la femme que j'aimais, que j'aime, qui est toute ma vie. Elle me donnait tout le bonheur qu'un homme peut souhaiter, avec un simple sourire, et ses larmes étaient pires pour moi que si j'étais dehors dans la tempête. Elle s'appelait E...Elisabeth. Et, un jour qui fut le plus beau de ma vie, elle me donna une fille, Mary-Jane. Avec elles, j'étais... profondément heureux. Mais...
Mais.... Je n'y arriverais pas.
-Mais un jour, je n'étais pas là, je suis revenu et quelqu'un avait... avait...avait pris leur vies, et c'est de ma faute... C'est à cause de moi, je n'étais pas là pour les protéger, et j'ai fait passer mes recherches av...avant...
- Et on n'a pas retrouvé le coupable, c'est ça ?
- Ou...oui...
Non, ça ne le concerne pas. Il faut savoir oublier le passé... c'est trop tard de toutes façons.
Il passa ses mains sur son visage trempé de larmes.
-Mais je ne veux pas que tu le cherches. Tu comprends, L ? Je ne veux pas. Ce sont mes affaires privées. C'est très vieux, tout ça... ça n'en vaut pas la peine.
Il ne répondit pas. Il sauta de sa chaise un peu comme un nouveau genre de grenouille, marcha, ou plutôt se traîna jusqu'à la salle de bain et revint avec une petite serviette qu'il tendit au vieil homme, avec un regard grave.
- Je suis désolé, Watari.
Il n'avait toujours pas répondu.
- J' peux reprendre de la tarte au citron ?
- Oui... bien sûr, vas-y. Tu m'excuses, je vais me reposer un peu.
Lawliet vida la quasi-totalité du sucrier dans sa tasse de thé, ramena ses genoux sur sa poitrine, et son regard se fixa sur le vide.
Deux ou trois jours s'écoulèrent sans grand changement. Watari comme L redécouvraient la sensation de ne plus être seuls. De ne plus jouer aux échecs, boire le thé, faire des gâteaux, tout seul. Watari avait ainsi appris à connaître son petit protégé, et avait notamment noté à quel point il était mauvais joueur.
- Aha ! Echec et mat, L ! C'est bien la première fois que j'arrive à te battre !
- On en refait une !! Maintenant !
- On avait dit que ce serait la dernière ! Il faut que tu dormes, tu es fatigué !
- Pas du tout ! Je veux qu'on en refasse une ! Juste une ! S'il vous plaît... M. Wammy...
- Tu ne veux pas perdre, hein ?
- Pas du tout ! J'ai juste envie de jouer aux échecs ! Aucun rapport !
Et bien évidemment, la fois suivante il avait gagné en moins de dix coups.
Environ une semaine après, deux jours avant Noël, le petit garçon surexcité déboula dans la cuisine où Watari lui faisait une tarte au citron meringuée, en criant "Watari ! Aux informations ! Ils...ils parlent de..." Avant de faire volte-face et de retourner bondir dans son fauteuil. Watari arriva trente secondes après, au moment où la présentatrice annonçait :
"Comme vous le savez, cette tragique affaire avait été classée, le principal suspect s'étant révélé être innocent. Un rebondissement imprévu vient toutefois de survenir, plus de six mois après la clôture de l'enquête. En effet, la police de Wenslay a reçu il y a environ 5 jours une enveloppe contenant de nouveaux éléments, et une déduction parfaitement bien menée, qui nous a permis de remonter jusqu'au véritable coupable. Celui-ci, arrêté avant-hier, a dû se rendre à l'évidence devant les preuves implacables apportée par cette personne, que nous aurions voulu remercier, mais nous en sommes incapable. La lettre était anonyme, seulement signée d'une lettre : L. Toutes les recherches pour retrouver ce mystérieux "L" n'ont mené nulle part, pas même l'écriture, qui pour brouiller les pistes imite celle d'un enfant. On ne peut sans doute que louer une telle modestie. Voici maintenant ces fameuses pages, que je vous lis..."
Watari se tourna vers l'enfant. Il était fier de lui, mais sentait bien que voir ainsi la mort de ses parents remise sur le tapis lui faisait mal. Il avait appris à reconnaître ces symptômes chez ce garçon qui cherchait toujours à camoufler ses émotions, et savait bien que ses mains agrippées à son pantalon traduisaient sa douleur. Il posa sa main sur son épaule.
- Je suis fier de toi, Loan. Et eux aussi, tu sais.
- Ils ne peuvent pas être fiers de moi, Watari. Ils ne peuvent plus être fiers de personne. Mais...Merci quand même.
Watari soupira. C'était exactement le genre de choses auxquelles il s'était attendu, et pourtant il ne s'habituait pas à entendre de telles répliques, réalistes à faire froid dans le dos, dans la bouche d'un enfant de sept ans. Mais c'était sans doute sa façon de se créer un rempart. De ne jamais laisser ses émotions, son affection, prendre le pas sur la logique. Il en admira encore plus le jeune garçon.
- Demain, j'irai t'acheter de nouveaux vêtements, qu'est-ce que tu en penses ? Tu ne peux pas rester tout l'hiver comme ça...
Le garçon se retourna vers lui, ses yeux écarquillés.
- Watari, est-ce que je pourrais aller à la bibliothèque ?
- Bien sûr, mais pourquoi faire ?
- Il y avait une BD que j'aimais bien..."Akazukin Chacha"... mes parents ils...ils m'emmenaient toujours pour le lire...
- D'accord...je t'emmènerai, L.
Peut-être qu'il veut être un peu seul, maintenant.
- Je vais finir ta tarte au citron...
Il avait complètement oublié la formidable capacité de L à savoir exactement comment arriver à son but.
Une semaine plus tard, c'était la veille de Noël, le 24 décembre. Wammy avait envoyé tous ses cadeaux dans les divers orphelinats dont il avait la charge, et au bout de deux heures de réflexion, acheté à Lawliet une collection entière de livres policiers, quoiqu'il était presque sûr qu'il parviendrait à résoudre les enquêtes avant le personnage. Lawliet pour sa part attendait Noël avec autant d'impatience qu'il aurait attendu l'anniversaire du fils de l'empereur du Japon. Il passait le plus clair de son temps à plat ventre sous une couverture, devant la cheminée du salon, à lire la pile de manga qu'il avait empruntée à la bibliothèque. Wammy avait appris par la suite qu'il s'était fait faire six cartes d'emprunts sous six noms et âges différents, dont une au nom de Quillish Wammy – 65 ans. Ce qui lui avait permis de ressortir avec une vingtaine de livres sous le bras.
Cette journée du 24 décembre n'avait en rien différé des onze autres journées que Wammy avait passées avec Lawliet. A part peut-être une certaine tension, il lui semblait en effet que Lawliet était en quelque sorte inquiet, nerveux. Il balançait ses petites jambes en lisant plus vite que d'habitude. Il tournait les pages trop vite, pour y revenir ensuite. Il ne piochait pas assez souvent dans le bol de céréales posé à côté de lui, et il piochait trop rapidement. Cela pouvait sembler n'être que des détails, mais Quillish savait qu'avec un enfant comme Loan Lawliet, ce genre de détails font toute la différence. Il savait aussi qu'il était positivement inutile de lui demander ce qui n'allait pas. Il ne lui restait donc plus qu'à attendre. Mais quoiqu'il en soit, il avait décidé de faire de cette veille de Noël un jour ne serait-ce qu'un tout petit peu spécial pour Loan. Il avait ressorti les vieilles décorations, pour la première fois depuis des années. Cela faisait du bien, de fêter Noël. Peut-être que finalement, Noël n'est pas qu'un temps où il fait froid.
Le soir, Lawliet quitta son petit coin près du feu et rejoignit Wammy dans la cuisine. Celui-ci s'affairait à préparer la bûche au chocolat la plus énorme que le monde ait jamais vu, et qu'il verrait sans doute très peu parce que, Wammy le savait bien au bout de 10 jours de vie commune avec L, ce gamin la mangerait quasi-intégralement en moins de trois minutes chrono. Le petit garçon tendit la main et tirailla la manche du vieil homme.
- M'sieur Wammy.
- Oui, Loan. Je m'occupe de ta bûche. Ne t'inquiète pas, elle sera délicieuse ! Ah... toi, je suppose que tu es là pour goûter la pâte, hein ?
Le garçon eut l'air vaguement atterré.
- Pas exactement, Watari. En fait...
Il tira un peu plus fort sur la manche. Watari sentit sa nervosité.
- Je... euh... faut que vous veniez. Faut qu'on regarde les infos.
- Allons, Lawliet, tu peux bien faire une pause le jour de Noël ! Le journal télévisé sera toujours là demain, après demain, dans trois semaines !
Il eut l'air d'hésiter. Puis il releva le nez d'un air déterminé.
- C'est pas une histoire de pause, c'est même pas rapport à moi. C'est...
- Allez, dis-moi. Qu'est-ce qui t'ennuie, mon grand ?
Il fronça le nez. Il détestait qu'on l'appelle "mon grand".
- Rien. C'est juste que... j'ai quand même le droit de vous donner votre cadeau de Noël.
- Cadeau de Noël ? Tu n'es pas le Père Noël que je sache ?
Wammy prit brusquement conscience de la stupidité de sa remarque. Le garçon haussa les sourcils d'un air de plus en plus atterré.
- Watari... vous voulez quand même pas que je vous fasse la démonstration pour vous prouver qu'il est impossible qu'un grand père habillé en rouge donne des cadeaux à tous les gamins du monde, ni même d'Angleterre, d'ailleurs, pendant la même nuit. Et puis, les rennes, ça vole pas, parce que ça n'a pas d'ailes, et d'ailleurs, même si ça en avait, il faudrait qu'elles soient aussi grandes que cet appartement pour pouvoir soulever leur poids. Je suis navré de démolir vos rêves. Faut que vous veniez, maintenant.
- Désolé si je t'ai vexé, tu veux bien m'expliquer, maintenant ?
Le garçon tira encore plus fort sur la manche de Watari.
- Pas le temps ! Venez, c'est tout !
Ce n'était pourtant pas le genre de Lawliet de s'énerver. Il y avait vraiment quelque chose. Il suivit le garçon qui avait bondi sur l'accoudoir du divan, saisi la télécommande et allumé le poste de télévision. Il parvint à la bonne chaîne. Watari entendit un nom et le monde se limita brusquement à ce petit cube posé sur la tabe basse.
"...un autre assassin dont on avait abandonné depuis longtemps la poursuite a été interpellé. Il s'agit de Anthony Measle, qui a été reconnu coupable des meurtres de Mary-Jane et Elisabeth Wammy, une bien tragique affaire datant d'il y a plus de vingt-cinq ans. Ce dossier a été ouvert à nouveau il y a cinq jours de cela, en raison d'une lettre envoyée au poste de police, signée uniquement d'une lettre : L. Ce même L nous avait déjà la semaine précédente, envoyé une enveloppe qui a permis de remonter jusqu'à l'assassin de la famille Lawliet. Qui peut donc être cette personne qui envoie anonymement des missives de justice ?"
L'attention de Quillsh se reporta au petit garçon recroquevillé à côté de lui. L.
- Regardez... murmura-t-il d'une petite voix en désignant la télévision.
"...en effet, les lettres de chantage ayant été envoyées à une mauvaise adresse, l'inventeur ne les recevait pas. Sa famille a été tuée pour une menace dont il ignorait jusqu'à l'existence... Les lettres d'avertissement ont été retrouvée par cette personne inconnue se faisant appeler "L", et les déductions très poussées qu'il, ou elle, en a tiré se sont révélées d'une exactitude frappante, et ont permis de retrouver la trace du coupable qui avait fui et s'était installé en pays de Galles. Son arrestation..."
La personne inconnue se faisant appeler L se tourna doucement vers Watari. Le visage du vieil homme était baigné de larmes.
- C'était lui, alors... Mais...
Un sanglot lui coupa la parole. Le garçon se mordit la lèvre.
- Je... je suis vraiment, vraiment désolé, M'sieur Wammy. Je voulais...Je retourne dans la chambre.
Je ne suis pas un détective. Je ne suis pas exceptionnel. Je ne suis qu'un sale gosse désobéissant. J'ai fait du chagrin à la seule personne qui se préoccupe encore de moi. Je...
- Attends, L. Tu es...vraiment fatigué ? Ou... j'ai le temps de te dire quelque chose ?
Le petit garçon revint vers lui en traînant des pieds. Il avait l'air inquiet. Triste. Navré. Cet air qu'on les enfants quand ils sont face à une situation contre laquelle ils ne savent pas comment réagir. Ce n'étaient pas des détails, mais l'expression de son visage. C'était la première fois qu'il semblait aussi touché par quoi que ce soit. Wammy eut le sentiment que c'était sa consécration.
- Je suis sincèrement...Je...Je vous ai fait de la peine !
- C'est un très beau cadeau de Noël, L. Vraiment. N'ai-je pas le droit de pleurer les morts ? Ça me fera toujours de la peine. Je regretterai toujours ma fille et ma femme, mais... Ce n'est pas de ta faute. C'est ce que je voulais que tu fasses, au fond. Tu le savais, n'est-ce pas ?
- Ou...oui...
- Tu es sûr que tu veux aller te coucher maintenant ?
- Non... Watari, qu'est-ce qu'elle devient, la bûche ?
Watari prit soudain conscience que si l'enfant lui avait demandé d'aller cueillir des fraises au Guatemala, il l'aurait fait.
