Baillant et titubant, il revint dans le salon, et ramassa les vêtements boueux du garçon jetés dans un coin. Quelque chose en tomba. C'était cette enveloppe à laquelle il semblait tenir plus qu'à nulle autre chose. Elle était grisâtre, écornée, humide. Mais bien que l'encre ait un peu coulé, et que ce soit une main enfantine qui ait tracé ces mots, l'adresse demeurait lisible. Quillish la lut et la relut, plusieurs fois, jusqu'à ce qu'il ne demeure plus aucun doute sur ces lettres.
Il se demanda ce qu'un enfant de sept ans pouvait bien envoyer au poste de police.
Il resta un long moment, assis à son bureau. Il savait bien qu'il n'avait aucun droit d'ouvrir cette enveloppe. Le fait qu'elle appartienne à un enfant de sept ans n'y changeait rien. Il savait que son contenu ne devait pas influencer son comportement. Mais... c'était cela, la chose si importante qu'il avait à faire. Cette chose qui seule le raccrochait à la vie. Son regard se porta sur la porte de la chambre. La police ? Et la coupure de journal... "Je m'appelle Loan Lawliet "...
Non, ça ne tient pas debout. Aucun enfant...
"Tout le monde dirait que c'est pas à un enfant de faire ça..."
C'était impossible.
Mais...
Cet enfant... et ses yeux.
Wammy ouvrit l'enveloppe.
Sur le sous-main s'étalaient des feuilles manuscrites, aux lettres tracées avec application avec une main enfantine, qui contrastait avec le ton, très adulte, de la lettre. Et surtout, avec son contenu. Il s'agissait d'une longue démonstration, appuyée sur des photographies, des articles de journal, des informations dont les sources étaient nombreuses et soigneusement listées. De nombreuses preuves et photographies accompagnaient le texte. Tout aboutissait, enfin, avec une logique implacable et écrasante, à un nom. "On peut donc déduire que l'assassin de la famille Lawliet ne peut être que..."
Quillish Wammy reposa les feuilles sur le bureau. L'écriture, les photographies, les dates... Et le fait que l'affaire ait été classée et oubliée... Sauf par ce garçon...
Mais c'était impossible. Loan Lawliet était mort, à aucun moment cette lettre n'en amenait un démenti. Mais, la signature...
L. Loan LawLiet
Quillish Wammy décida alors de faire ce qu'il faisait toujours lorsqu'il ne savait pas quoi faire. Il décrocha le téléphone et composa un numéro.
"Allô ? Roger Ruvie à l'appareil."
"Roger ? C'est Quillish..."
"Ah ! J'ai attendu deux heures à la gare ! Tu as intérêt à me donner une raison valable !"
Quillish se mordit la lèvre. Il avait complètement oublié qu'il avait demandé à Roger de venir le chercher à la gare vers 10 heures... Il était exactement 3 heures 10 du matin.
"Excuse-moi. J'ai complètement oublié, je..."
"Tu vieillis à ce point ?"
"Non en fait... J'ai trouvé un enfant."
"Je me disais aussi... Mais, tu l'as trouvé, comment ça ? Les gosses ne poussent pas encore sur les arbres ? Dans la rue ? Il s'est peut-être enfui, tu as demandé à la police ?"
"Non, en fait... ça n'aurait pas de sens. Je crois que cet enfant, c'est Loan Lawliet."
"Ce nom me dit vaguement quelque chose, mais je ne vois pas... Et si tu daignais m'expliquer tout cela clairement et calmement ?"
Quillish lui demanda de prendre une chaise.
"C'est incroyable... Tu es certain que c'est ce garçon qui a écrit tout ça ?"
"Je crois. Je te l'ai dit, il est... spécial. Pas "bizarre" mais unique. Tout, dans sa façon de parler, ses gestes, ses attitudes... Il y a quelque chose de très particulier en lui, comme s'il était capable de remarquer, noter, trier, classer et analyser tout ce qu'il voit.
"Ce serait un surdoué..."
"Oui... Il ne fait aucun doute qu'il est exceptionnellement intelligent. Une intelligence particulière, je dirai, presque "spécifique"...."
"Wammy...arrête."
"Quoi ?"
"Je sais très bien à quoi tu penses. Ça se sent dans ta voix. Cette affaire classée, résolue par cet enfant...Et cette période... "
"Je ne vois pas de quoi tu parles."
Je ne dois pas y penser
"Ne m'oblige pas à le dire. Tu n'as jamais abandonné, Wammy. Même quand la police a déclaré qu'elle ne pouvait rien faire de plus. Même quand ce détective t'a dit qu'il ne pouvait rien pour toi. Ce qu'il n'ont pas pu faire...Tu voudrais que cet enfant le fasse, n'est-ce pas ?"
"..."
"Retrouver..."
"Tais-toi !"
"Pardon. Je sais combien tu souffres, Quillish. Je le sais. Je sais aussi que je ne peux pas te comprendre. Mais... excuse moi. Tu ne dois pas faire ça. Cette enveloppe... C'est une erreur. Elle contient ce qui a détruit son innocence, son enfance...Tu le sais, bien, Quillish, qu'aucun enfant ne devrait être confronté à ce genre de choses si vite. Il ne faut pas qu'il recommence. Il ne peut qu'en souffrir. Il est encore temps pour lui de revenir, de renaître, de jouer avec d'autres gamins aux billes, d'aller s'user sur les bancs de l'école, de vivre les années les plus ensoleillées de sa vie. Tu penses que c'est gâcher son potentiel ? Non. Il peut faire plein d'autres choses avec son intelligence. Même ce que tu veux qu'il fasse. Mais pas maintenant. C'est... c'est un enfant de sept ans, Quillish ! C'est très jeune, sept ans ! Tu n'as pas le droit de gâcher le reste de sa vie pour cela... et puis... pardonne-moi... tu sais que cela ne les ramènera pas. Même s'il trouvait... Elles ne reviendront pas, Quillish. Pas plus que les parents de cet enfant. C'est triste à dire, mais c'est vrai. Tu n'as pas le droit, Quillish. Ce n'est pas à toi que je vais apprendre le bonheur des enfants."
"Je sais... Merci, Roger."
"Ça va aller ?"
"Oui. Je...je m'en occupe. Ne t'inquiète pas. Je l'amènerai bientôt."
"Tu fais le bon choix. Merci pour lui, Quillish. Bonne nuit."
Il raccrocha. Roger avait mis le doigt sur une pensée qu'il n'avait même pas clairement exprimée dans son esprit. Mais c'était vrai. Il avait pensé, à ce moment... Si cet enfant pouvait...
Mais il ne le fallait pas. Roger avait raison, comme toujours. Il n'avait pas le droit de demander ça à cet enfant. Il fallait qu'il soit raisonnable et qu'il apprenne à laisser le passé en paix.
Mais... c'était tellement injuste. Il posa la main sur le cadre, retourné contre le bureau. Il le releva, doucement. Deux femmes souriaient sur la photographie ancienne. L'une avait environ quarante ans, l'autre à peine dix-sept. Leurs sourires aux tons sépia, qui ne resplendiraient plus. C'est vrai, elles ne reviendraient pas..."Mary Jane... Elisabeth..." Il se mit à pleuvoir sur la photo noyée du soleil d'un lointain été. Quillish s'aperçut qu'il pleurait. D'un mouvement de rage, de haine, de colère, d'impuissance, il se leva brutalement, et jeta le cadre à travers la pièce. Le portrait partit s'écraser sur le mur d'en face, le verre vola en éclat, le bois se disloqua, la photo tomba lentement, comme une feuille morte. Il voulut se laisser tomber sur sa chaise, seulement la chaise comme le bureau avait basculé sur le tapis. Il resta un moment ainsi, effondré entre les pieds du siège. Et se mit à pleurer, laissant libre cours à ses larmes retenues trop longtemps. C'était injuste, injuste, injuste, elles n'avaient rien fait, rien... et il n'avait pas su les protéger. Lui qui pouvait inventer tant d'objets bizarres qui les faisaient rire, il n'avait rien pu inventer pour les faire revenir. Rien, juste pleurer et supplier le Ciel, et jeter un cadre par terre. Que faisait-il encore dans ce monde ? Pourquoi leur avait-il survécu ? Et pourquoi n'y a-t-il pas de justice dans ce monde où elles n'étaient plus ? Qu'est-ce que c'est, la justice ? Ces lois qui ne protègent personne, relâchent les pédophiles, atténuent la peine des preneurs d'otages pour bonne conduite ?
Il entendit un grincement. La porte de la chambre s'était ouverte sur la petite silhouette de Loan. Le petit garçon se tenait devant lui, une couverture sur ses épaules, frottant ses yeux cernés. Il avait l'air vaguement gêné, conscient d'être devant une scène qu'il n'aurait pas dû voir. Quillish, incapable de parler, le fixait. Il se tortilla un moment, avant de demander d'une petite voix :
"Euh... vous voulez manger un caramel ?"
Il extirpa de sa poche un caramel tout collant, serré dans sa petite main. Quillish le regardait toujours.
"C'est bon le caramel..."murmura-t-il comme pour se justifier. Quillish s'approcha de lui.
"Lo..Loan, lui dit-il d'une voix brisée. Dis-moi... pourquoi tu fais ça ? Pourquoi tu essaies de le trouver ? Celui qui a tué tes parents ? Ça ne les fera pas revenir, tu le sais. Alors pourquoi, hein ?
Le garçon baissa les yeux.
"Excuse-moi. Oublie ce que je viens de dire. "
"Parce que... c'est pas juste. Que quelqu'un tue mes parents et puis s'en aille boire le thé chez lui. C'est pas juste."
"Et...et la justice, alors, c'est quoi ?"
Il parlait pour lui-même. Mais le garçon lui répondit.
"La justice, c'est quand les méchants ont perdu. Quand les gentils ont gagné. "
C'était une réponse enfantine, toute en noir et blanc, déplacée dans ce monde où tout se justifiait. Mais c'était la seule vérité. La justice, quelles que soient les circonstances, les excuses et les justifications, c'est quand les gentils gagnent. C'est la seule vérité. La seule justice.
"Vous...vous avez lu... dans mon enveloppe ?"
"Je suis désolé, Loan. On va poster cette enveloppe. On va l'envoyer à la police, et si tu veux, on verra après s'ils en parlent à la télévision, d'accord ?"
Il ne fallait surtout pas qu'il y pense.
"Je...oui..."
"Loan...qu'est-ce que tu veux faire, maintenant ? "
"Je ne sais pas. Maintenant... Je n'ai plus rien à faire."
"Tu voudrais...aller avec d'autres enfants ? Dans une grande maison ?"
"Dans un orphelinat, vous voulez dire ? Je ne veux pas, et j'irai pas."
"Pourquoi ?"
"Parce que... ça m'ennuie. Parce que tout le monde me trouve bizarre. Parce que... je veux être tout seul. En fait, je sais pas ce que je veux, mais je sais que je veux pas y aller. Si vous essayez de m'emmener, je m'enfuirai. J'irai pas !"
Il ressemblait soudain à un jeune chat toutes griffes dehors, prêt à mordre et à s'enfuir.
"Alors..."
Tu n'en as pas le droit Quillish pas le droit...
Sinon, c'est pas juste
"Alors, tu n'iras pas. Tu veux vraiment être tout seul ? Ou alors..."
PAS LE DROIT
"Ou alors... ça te dérange si je suis avec toi ?"
"Rester avec vous ? Mais..."
"En fait...ce serait pour...je..."
Quillish tu ruines la vie de cet enfant
"Je voudrais t'aider. Pour... pour la justice... mais tu..."
"Je ne comprends pas ce que vous voulez, Mr. Wammy."
"Ecoute... Je vais te faire une proposition. Je ne veux pas que tu me donnes ta réponse tout de suite. Je veux que tu y réfléchisse, le temps qu'il faudra. Je pense que tu peux comprendre le sacrifice que cela représente, au-delà des paillettes. Et je te dis ça parce que tu es exceptionnel, Lawliet. Voilà..."
Quillish je ne te le pardonnerai pas si il doit en souffrir
"Tu l'as constaté bien trop tôt, et moi aussi, il n'y a pas de justice dans ce monde. Il n'y en a pas encore. Mais je pense que toi, tu pourrais en créer une. Tu pourrais être cette justice. Et je t'aiderais. Je ne souhaite que cela. Moi, je n'ai rien à perdre, je voudrais voir un jour le soleil se lever sur un monde où personne n'aurait à craindre pour sa vie. Mais... cela te demanderait tout ce que tu as. La Justice a beaucoup d'ennemis. Ce sera dangereux, il faudra mentir et te cacher. Tu ne pourras plus faire confiance à personne, car cela mettra ta vie en danger. Ce n'est pas un poste de héros reconnu, mais celui du martyr qui se sacrifie pour un monde meilleur. Je crois que toi et moi, nous n'avons que ça, tu ne crois pas ?"
Le garçon mordilla son pouce un instant.
"Je n'ai pas besoin de deux heures pour y réfléchir. Je ne vois vraiment pas pourquoi je devrais me sacrifier pour un monde qui ne m'a même pas laissé vivre huit ans de vraie vie. Je n'ai pas demandé à "être exceptionnel". Je veux pas souffrir soixante ans de plus tout seul, pour sauver des gens qui ne m'ont pas sauvé. C'est pas de leur faute, mais je ne veux pas. Et puis... c'est pas moi qui réussirai à faire la justice dans ce monde. Vous l'avez dit vous-même, je peux chercher tant que je veux, ça ne ramènera jamais personne. Je vais dans la chambre."
"Tu as raison. Excuse-moi, Loan. Va te reposer."
Il ramassa la chaise et se laissa tomber dessus. A vrai dire, il était soulagé que le garçon ait refusé. Il se demanda même comment il avait pu poser la question. Il n'aurait pas à culpabiliser. Il pourrait regarder Roger en face. Il avait raison, finalement, c'était tellement bête. Mais cet enfant était tellement... Non, ça ne servait à rien d'y penser, maintenant. Il allait trouver à Loan une bonne famille d'adoption, régulariser sa situation, et il viendrait le voir de temps en temps, pour lui apporter des cadeaux, . Il ne pouvait pas lui en vouloir d'être égoïste. C'était lui, le plus égoïste.
Non. Cette image de Loan riant aux éclats et sautant sur ses genoux sonnait faux. Vraiment, ça n'allait pas, il n'arrivait pas à s'imaginer agir avec Loan Lawliet comme avec tous les autres enfants. Cet enfant lui était spécial.
"Je vais poster ta lettre, Loan. Tu me fais confiance ? Je pense qu'il vaut mieux que tu restes au chaud"
"Oui..."
"Je voudrais bien que tu sois là à mon retour...tu pourrais rester au moins jusqu'à ce que ton travail passe à la télévision."
Le garçon ne répondit pas. Quillish savait qu'il avait vu juste. Loan avait l'intention de s'en aller.
Il espérait vraiment qu'il serait là. Loan Lawliet lui était réellement devenu spécial. Peut-être même indispensable. En fait, il aurait voulu pouvoir rester avec ce garçon. Il ressentait à son égard une profonde admiration, un respect solidement ancré et qui n'avait rien à voir avec celui qu'on peut vouer à un enfant. Son sens de la justice, son intelligence. Il eut le sentiment de s'être à nouveau attaché à quelque chose. A quelqu'un.
Malgré tout, il aurait voulu que cet enfant accepte.
Il revint une heure plus tard. Il avait volontairement fait traîner sa course, retardant le moment où il devrait revenir dans l'appartement, et le trouver vide. Il poussa la porte. Elle était entrouverte. Il soupira. Il avait espéré, en montant les escaliers, refusant de regarder les marches pour ne pas y voir les petites traces de neige qui s'y trouvaient sans doute.
L'appartement était si calme, silencieux comme un cimetière. Le lit débordé, le fauteuil aux coussins aplatis, vides. Il se demanda où pouvait être Loan maintenant. Il sentit soudain la culpabilité lui fendre la poitrine.
Il va se laisser mourir et je n'ai même pas essayé de l'en empêcher...Ce n'est pas parce que je souffre à en mourir qu'il n'a pas le droit de vivre...Mais pourquoi faut-il que je ne puisse sauver personne ? Mais à quoi est-ce que j'ai pensé ???
"Euh...Mr Wammy..."
Il se retourna brusquement. C'était le petit tas de couvertures amoncelé devant la télévision qui venait de parler. Il en émergeait des mèches quasi-verticales, plus noires que jamais maintenant qu'elles avaient été lavées, et deux yeux d'un noir bien plus profond.
"Vous cherchez quelque chose ?"
"Loan... Tu es là... J'étais sûr que tu t'en étais allé..."
Il sembla hésiter.
"J'ai...C'est ce que je comptais faire. Mais, avant, j'ai regardé les informations à la télé...Il y a une petite fille, elle... Et puis... Alors...J'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit... Je veux faire équipe avec vous. C'est pas parce que je suis seul que... En fait, je sais ce que je veux. Je veux plus être seul."
"Tu..."
"Je suis sûr, si c'est ce que vous voulez me demander. Aucune famille d'accueil ne voudra de moi. Je fais peur à tout le monde. Les écoles m'ennuient, déjà, l'année dernière, la maîtresse elle arrivait pas à me supporter. Administrativement, j'existe pas. Je n'irai à aucun de ces endroits. Mais...Vous avez dit que vous voulez pas que je meure."
"Très bien....Je...Je vais te faire un chocolat pour fêter ça..."
Il fallait absolument qu'il s'assoie et qu'il y pense. Il se sentait profondément bouleversé, et surtout il n'arrivait pas à savoir si ce choix était terrible ou excellent.
"Avec beaucoup de sucre, s'il vous plaît...Watari."
"Watari ?"
"Vous avez dit qu'il fallait pas dire nos noms, n'est-ce pas ? Vous aimez pas Watari ?"
"Si...si c'est parfait...euh..."
"L".
