L, pour sa part, recevait son premier appel important depuis longtemps. Naomi Misora, encore. Il savait ce qu'elle valait, mais aussi et surtout ce qu'elle risquait.
Non, ce qu'elle avait risqué. Il était presque sûr que jamais Naomi Misora ne lui communiquerait les informations cruciales qu'elle avait certainement réunies.
Une femme aveuglée par la mort de son fiancé. Même ainsi, Misora n'aurait pas manqué de venir lui faire part de ce qu'elle avait trouvé. Jamais à sa connaissance elle n'avait failli, et il ne doutait pas d'elle. Elle faisait partie de la poignée de personnes sur Terre auxquelles L avait jamais attribué le qualificatif "excellent".
Ayant subi ce coup dur... ayant, surtout, reçu de Raye Penber des informations auxquelles lui-même n'avait pas accès... un détail, un point infime et crucial dont l'importance ne se révèle que plus tard... alors, avait-elle pu remonter jusqu'à Kira avant eux ?
Et dans ce cas... en allant au bout des choses... Raye Penber serait...
L adressa un remerciement intérieur à Misora Naomi. Une fois encore, ses initiatives périlleuses lui apportaient une aide précieuse. Le nombre de suspects venait de passer de la centaine à une dizaine de personnes.
Bien, il lui restait un obstacle de taille à franchir : l'opposition braillarde de ses nouveaux coéquipiers, qui commençaient à redescendre en chute libre dans son estime. Certes, il pouvait comprendre le déplaisir de Yagami sachant que sa maisonnée était en passe d'être surveillée aussi étroitement qu'une prison haute sécurité, et que sa famille était potentiellement accusée de meurtre de masse, mais leur incapacité à se rendre à l'évidence lui paraissait mal présager pour la suite. Cette enquête comportait des contradictions aberrantes et des paradoxes abracadabrants, mais il faudrait bien s'y faire. Il espéra que le chef Yagami allait agir comme il l'avait fait jusque là : avec droiture, logique et professionnalisme. (Ce qui était une manière pour L de dire "sans discutailler pendant des heures pour être finalement obligé d'admettre mes méthodes")
Ce qu'il fit.
Les caméras furent installées à peine quelques jours plus tard. L sentait le picotement de l'impatience le parcourir. Kira était plus probablement un esprit brillant qu'un gamin avec une arme disproportionné. Puéril, certes, mauvais perdant, certes, mais cela –L était le premier à le savoir- n'empêchait pas d'être brillant. Et si Kira était si brillant que cela, alors certainement il saurait qu'il était surveillé. Et il agirait en conséquence. Il fallait, par exemple, que des criminels meurent alors qu'il n'avait aucun moyen de connaître leur existence... Mais L ne parvenait pas à imaginer une source d'information qu'il ne pût contrôler. Il s'était fait faire des plans précis de la maison des Yagami et des Kitamura, meubles inclus, et avait veillé à ne pas laisser ne serait-ce qu'un centimètre carré d'angle mort. Les toilettes des Kitamura à elles toutes seules requérraient 12 de ces petites merveilles électroniques pratiquement invisibles que Watari s'affairait à se procurer en grand nombre – dans la discrétion la plus absolue, s'entend. La chambre de leur fille aînée, 56. Celle de la cadette Yagami, 83 en raison de tous les bibelots, tas de vêtements potentiels et peluches qui envahissaient son espace vital. Mais ce n'était pas Sayu Yagami qui intéressait réellement L. Il ne pensait pas que cette collégienne qui avait attendri Penber –à en juger d'après son rapport- par sa gaminerie, puisse tuer de sang froid des centaines de gens à travers le monde. Et ses résultats scolaires, obtenus par un allègre piratage du réseau de l'école, n'avaient jamais laissé à supposer ni une ambition quelconque ni une intelligence qui sorte du lot.
Si L avait dû –à supposer que L puisse devoir quelque chose – avancer des suppositions sur l'identité de Kira, ses soupçons se seraient portés soit sur la fille Kitamura, jeune fille assez brillante, mature et cependant assez jeune pour ne pas être privée de tout idéal, soit sur l'aîné Yagami, d'une intelligence qui faisait la fierté de sa famille et qui l'autorisait à postuler sans inquiétude pour la meilleure faculté de Tokyo. Evidemment, l'allure pimpante de premier de la classe qu'ils arboraient tous les deux sur les photos d'identité de leur dossier donnait peine à imaginer qu'ils pussent être des assassins de sang froid. Bien coiffés, tirés à quatre épingles, élite d'une société dont ils semblaient satisfaits. Mais L ne s'attendait pas à ce que Kira sorte particulièrement du lot, sinon par son intelligence.
A moins bien sûr, que j'essaie de m'en convaincre pour ne pas avoir à admettre que je suis en train de gaspiller un temps précieux en quantités pharaoniques.
Cela faisait déjà plusieurs heures, en effet, qu'il regardait attentivement Yagami Light. Celui-ci semblait accorder une confiance toute relative à sa famille, au point de ressentir le besoin d'avoir recours à cette vieille technique du papier dans la porte que L avait commencé à employer vers 7 ans. Ceci dit, à 7 ans, L n'avait ni accès ni intérêt pour ce type de lecture que Light étalait complaisamment sous leurs yeux. L'expression du père Yagami en découvrant la collection fournie de revues douteuses de son fils aurait presque fait rire L, si elle ne lui avait pas également montré le penchant du chef à passer à des années-lumière de l'essentiel pour peu que ses proches soient en jeu.
Son impression se confirmait d'heure en heure : la famille Yagami était si innocente- du point de vue de l'affaire Kira, bien sûr, L passait l'éponge sur les magazines du fils et les mangas yaoi de la fille- que c'en était presque comique. Light, s'étant rincé l'½il suffisamment de temps pour justifier les précautions qu'il prenait, s'était attelé à ses révisions avec un sérieux exemplaire. Sayu avait réclamé son drama favori à cor et à cris comme si les informations télévisées lui donnaient de l'urticaire et Madame avait vaqué à ses occupations ménagères sans pause-meurtre notable. Aucun d'eux n'avait eut la moindre communication extérieure.
Et bien que les Kitamura aient, pour leur part, commis l'erreur de regarder les informations, L ne s'intéressait que modérément à leur cas. La famille Yagami... non, Light Yagami lui semblait à 4% plus digne de son attention. Il était d'une rare intelligence, L avait eu l'occasion de le constater avec l'envoi de son message télévisé. Mais Light avait réagi d'une manière presque trop détendue. Comme s'il avait appris les méthodes de L ; encore faudrait-il qu'il les connaisse. Ce type de provocations, qui sont finalement assez transparentes à la réflexion, L l'avait déjà utilisé une fois. Jamais deux fois la même erreur, hein, Yagami Light... ? Mais ce n'était pas le soupçon majeur de L, tout au plus une confirmation de l'ordre du demi pourcent. Ce qui était plus remarquable, c'étaient les victimes du jour de Kira. Des voyous sans envergure, sans commune mesure avec les meurtriers et terroristes dont Kira s'était chargé jusque là. Comme s'il s'agissait de tuer plutôt que de rendre justice. Tuer... des gens qui étaient passés aux infos aujourd'hui et aujourd'hui seulement. Pourquoi ? L ne voyait qu'une raison possible à cela : pour se créer un alibi. « Ce ne peut être moi, je ne les ai pas vu ».
Mais il lui fallait reconnaître que c'était suffisant. Au bout de quelques jours, des criminels étaient morts, certains connus par les Yagami, d'autres par les Kitamura, par les deux familles ou par a priori personne. Kira s'étant manifestement forgé un 'alibi en béton', les caméras devenaient inutiles. Et il était impossible à L de surveiller les sorties des membres de ces deux familles. Maintenir la surveillance ne servirait qu'à perdre un temps inestimable et à se mettre à dos, éventuellement, le père Yagami. Les autres aussi, d'ailleurs : il était clair que la surveillance d'écrans de télévisions jour et nuit n'était pas dans leurs cordes, à en juger par leurs figures exténuées.
Expliquer à ses nouveaux associés que oui, la surveillance par caméra était finie mais non, ça ne voulait pas dire que les Yagami et Kitamura étaient lavés de tous soupçons provoqua moins de remous que L avait prévus, mais donna lieu à quelques idées brillantes de la part de Matsuda que, heureusement pour ses nerfs, Aizawa et Yagami se chargèrent d'invalider.
L pour sa part aurait été bien en peine d'expliquer à Matsuda pourquoi il n'était définitivement pas possible d'interroger un à un chaque suspect, car il n'avait pour ainsi dire rien écouté. Il entendait leurs paroles et les enregistrait dans un recoin lointain de sa mémoire, mais son esprit était à des lieues de là. Il venait d'envisager une nouvelle facette de l'affaire Kira. Si, comme il le supposait, l'un de ceux qu'il avait placé sous surveillance était Kira... Alors, son mental avait atteint le niveau de divinité, en ce sens qu'il était capable de tuer sans douter ni même sourciller. Tuer un être humain n'a pourtant rien de facile. Une vie, ce n'est tout de même pas si peu que l'on puisse la faire disparaître ainsi d'un claquement de doigts désinvolte. Du moins tant que l'on se considère soi-même comme un être humain. Cela pouvait sembler évident, et pourtant Kira semblait avoir perdu conscience de sa condition. Au point que L avait presque envie de croire qu'il s'agissait bien là d'un 'Dieu'. Un dieu impitoyable qui tuait les criminels sans faillir, mais aussi tous ceux qui se mettaient en travers de sa route... comme, par exemple, ces agents du FBI, Penber, son infortunée fiancée...
Ridicule.
Je serais déjà mort, dans ce cas.
Car...Un dieu qui aurait besoin d'un nom et d'un visage pour tuer. Qui aurait attendu le 21ème siècle pour se manifester.
C'est cela, oui.
Non, Kira n'était pas un Dieu, il avait seulement la prétention de le croire. Comme pas mal d'humains lorsqu'ils croient posséder l'arme ultime. Un meurtrier en série qui existait. Et que lui arrêterait. Il n'y avait pas le moindre doute là-dessus. En revanche, la question était : comment faire ? Si Kira – dans le pire des cas- tuait rien que par la pensée, alors les caméras ne serviraient à rien. Sans même aller aussi loin, s'il était parvenu à déjouer la surveillance d'un agent expérimenté comme Penber. On ne pouvait s'attendre à ce qu'il commette la moindre erreur.
L'unique solution serait alors... de l'amener à avouer... non, de commettre un meurtre sous mes yeux. Mais je ne peux pas... à moins que... ?
L avait quitté l'école avant d'atteindre le cours élémentaire et ne s'en était jamais porté plus mal. Cela ne l'empêchait pas d'avoir des connaissances de mathématiques, physique et même chimie avancées, de parler pas loin de 40 langues, dont l'anglais, le français, le russe, le coréen, le portugais et, depuis quelques mois, le japonais. Et c'était heureux, car il n'avait pas prévu d'avoir à passer, à l'âge de 25 ans, le concours d'entrée à To-Oh Daigaku. S'étant inscrit en piratant allègrement –pourquoi changer une méthode qui paye ?- les fichiers de l'Université, et probablement en ruinant les espoirs d'un étudiant, L avait passé trente minutes à feuilleter les annales avant de décider, la veille, que de toutes manières, puisqu'il ne visait pas les félicitations, mais juste un moyen de communication avec le suspect n°1 de l'affaire Kira, il était inutile de se donner cette peine.
Il avait également refusé d'enfiler les vêtements 'présentables' que Watari avait tenté de lui imposer. Il semblait que c'était pour le vieil homme une hérésie que de passer l'examen d'entrée d'une université réputée en portant les mêmes fripes que tous les jours depuis près de vingt ans. L avait, de même, fermement refusé le port de chaussettes pour cette occasion. Et le résultat de ce débat enflammé était une victoire sans partage de L qui, empaqueté dans un T-shirt et un jean informes, les pieds sur la table, remplissait la feuille d'énoncé qu'il apercevait entre ses orteils. Ce n'était d'ailleurs même pas ce polycopié couvert d'un japonais parfait mais à la limite du lisible qui occupait le plus son attention. Yagami Light était là, à quelques tables devant lui. Il le voyait nettement par-dessus le dos courbé des deux candidats qui l'en séparaient. A peine penché de temps à autres lorsqu'il appuyait sa tête sur sa main, si droit que les autres, en comparaison, avaient l'air de brouter leur copie.
Lui aussi l'avait vu, d'ailleurs. Leurs regards s'étaient croisés un long moment. L n'avait pu s'empêcher de rechercher dans ces yeux froids le quelque chose de malsain qui ferait de lui un criminel. Inutile, certainement. Si Yagami était Kira, alors, comme il l'avait déjà établi, il se prenait pour une divinité de justice et d'équité. Il ne lui était probablement même jamais venu à l'idée qu'il puisse avoir tort. Mais malgré tout, L peinait à concevoir un être qui puisse tuer ainsi sans en être affecté, ne serait-ce que dans une infime mesure, ne fût-ce qu'une infime trace de doute... Ou était-ce la signification qu'il fallait voir à la froideur de son regard ?
A ce stade de sa réflexion, il s'aperçut qu'il restait à peu près un quart d'heure avant la fin des épreuves. Il feuilleta le sujet, remplissant machinalement les lignes, vaguement ennuyé d'avoir à interrompre le cours de son raisonnement pour quelque chose d'aussi trivial qu'un examen de littérature classique.
La période des examens se finit sans que L ait pu déduire quoi que ce soit d'autre. L'observation directe, surtout dans un cadre si étroit, ne pouvait porter aucun fruit, et L ne s'attendait pas, de toute manière, à un quelconque résultat. Il lui faudrait fréquenter Yagami de bien plus près, et il savait à peu près quand et comment y parvenir.
Watari poussa la porte alors que L donnait aux autres inspecteurs des instructions pour l'approche des autres suspects potentiels. Il fallait qu'il se protège un minimum, tout de même, et pour cela, qu'il ne soit pas le seul à se proclamer L. Kira, s'il était dans le lot, comprendrait probablement les implications de sa déclaration. L l'espérait, car il s'en serait voulu pendant une bonne heure d'avoir privé le monde d'un chanteur du talent d'Hideki Ryuga. Ceci dit, cela aurait au moins le mérite de classer l'affaire. Mais il ne s'attendait pas à ce que Kira tombe dans un piège aussi grossier... même s'il ne remercierait jamais assez Sayu Yagami de lui avoir fourni ce pseudonyme parfait. Dommage.
Dommage aussi, songea-t-il avec un désagrément à peine dissimulé, que Watari ne lui ait pas apporté le fraisier qu'il avait réclamé. S'attendait-il à ce qu'il mange du papier ? Et quel courrier pourrait être assez important pour qu'il ait à s'en charger ? Il y avait près de dix ans qu'il n'avait plus touché à une enveloppe qui lui serait adressée.
- Toutes mes félicitations, Ryûzaki.
- J'ai réussi quelque chose de particulier aujourd'hui ?
- Comment, vous ne savez pas ? Je pensais que vous aviez vérifié vos résultats sur le réseau interne de l'université... vous avez obtenu une note parfaite à toutes les épreuves, ce qui vous donne le privilège de prononcer un discours le jour de la cérémonie d'entrée... en compagnie de quelqu'un d'autre, d'après ce que j'ai entendu.
Un discours ? L trouvait cette idée du plus haut comique. Les policiers aussi, à en juger par leur expression amusée. Bien, il allait employer un quart d'heure de son temps à écrire un ramassis de poncifs. Plus importante était la deuxième personne avec qui il devrait partager son temps de parole. Quelqu'un d'autre avait obtenu un score parfait, et il ne pouvait s'agir que de Yagami. L se remémora l'immense salle ou avait lieu la cérémonie. La distance entre les chaises du premier rang et le pupitre sur l'estrade, surtout. Pour autant qu'il se souvienne, cette salle offrait de perspectives intéressantes...
Tandis que l'attention de quelques centaines de nouveaux admis à la prestigieuse faculté tokyoïte se perdait en conjectures au sujet de la tenue pour le moins particulière du candidat Ryuga Hideki, L expédiait son discours d'un ton si neutre qu'il en était soporifique tout en calculant mentalement l'endroit le plus propice à une révélation de cette ampleur. Les quelques marches de l'estrade, sous le couvert des applaudissements, lui semblait convenir. Il ne s'agissait pas de se tromper. C'était lui qui devait surveiller un Kira potentiel, et non Kira (qui pouvait, après tout, être un autre étudiant) qui devait épier un L potentiel.
- Je suis L.
Son interlocuteur sembla, durant une fraction de seconde, comme frappé par la foudre (au point que L se demanda s'il n'aurait pas été moins surprenant d'annoncer « Je suis Pamela Anderson »), mais se reprit avec un empressement presque louche et se retourna pour lui serrer la main avec une expression cordiale. De retour sur leurs chaises voisines, Yagami resta d'une immobilité parfaite, l'esprit visiblement à cent lieues du laïus en cours. Mais L ne chercha même pas à deviner à quoi il pensait. L'observation psychologique n'avait que peu d'intérêt ici, et il ne s'agissait pas de sombrer dans la paranoïa. En revanche, il lui fallait mettre au point un moyen rapide et efficace d'entrer en communication. S'autoproclamer L était une chose, mais se rapprocher suffisamment de Yagami pour que cette filature soir fructueuse en était une autre. Encore que, si Yagami était vraiment Kira, il serait certainement en mesure d'apprécier ce coup de maître... et aussi d'en tirer des conclusions et d'essayer de s'en servir pour démasquer L. Le détective lui-même n'avait pas encore réfléchi à comment Kira pourrait s'y prendre, mais il aurait tout le temps d'y penser au moindre mouvement suspect.
Leur amitié de façade ne serait pas difficile à établir dans ces conditions. Il lui semblait qu'un peu de sport serait une bonne idée. Il était plus facile de se démener en réfléchissant que d'essayer de se concentrer pendant une conversation bénigne. Et... un sport à deux...le tennis, bien sûr.
Un brouhaha mêlé d'admiration, d'envie et de surprise croissait autour du terrain de tennis de l'université au fur et à mesure que la foule agglutinée à la grille augmentait. Quelques jours à peine après la rentrée, et déjà Yagami Light, champion national junior de tennis et cet énergumène de Ryuga Hideki dont personne ne savait d'où il sortait s'affrontaient au tennis... Une alliance des plus incongrues, et très rapidement scellée.
Whoever makes the first move always win. Celui qui bouge le premier gagne. Toujours. On ne gagne rien en se défendant... Rien qu'en attaquant.
Et donc... ce que tu vas me suggérer maintenant, Yagami-kun, c'est de te rendre au QG avec moi pour confirmer ton identité...
L plongea en avant... et rata la balle jaune d'un quart de centimètres. Il se demanda si son inactivité durant pas loin de six ans n'avait pas légèrement émoussé ses réflexes. Mais au fond, et si déplaisant que ce fût, ce n'était pas plus mal. Pour cette fois, il lui fallait feinter et laisser l'avantage apparent du premier mouvement à Yagami. Cette défaite allait lui en donner l'occasion.
- Tu viens de me battre, Yagami-kun, alors tu peux me poser toutes les questions que tu veux. Mais il y a quelque chose que tu dois savoir d'abord...
Je n'ai pas l'intention de te laisser réellement prendre l'avantage... et je ne peux en aucun cas te laisser rencontrer qui que ce soit sans condition. Je vais devoir te damer le pion, Yagami...
- En réalité, je te suspecte d'être Kira... Sachant cela, si tu veux encore me poser des questions, vas-y.
Son interlocuteur réagit avec un petit rire, mais un sérieux pensif regagna vite ses traits. Qu'il soit, ou pas, Kira, Yagami devait s'apercevoir des implications d'une telle assertion. Sa liberté de mouvement s'en trouvait nettement réduite.
Du moins, L supposait qu'il s'en apercevait. Il ne pouvait l'affirmer pour le moment, pas plus qu'il ne pouvait être sûr que le suspect ait envisagé de rencontrer un des membres de l'équipe d'enquête. Il lui fallait s'en assurer... Yagami Light pouvait très bien n'être qu'un pimpant élève modèle en complet décalage avec l'intelligence imaginative de Kira.
Et l'endroit parfait pour cela était sans discussion le café choisi par Yagami-kun. Un rideau de plantes vertes assurait un minimum suffisant d'intimité. L'annonce des soupçons pesant sur lui semblait avoir refroidi la curiosité de son nouvel 'ami'. Il se rendait bien compte, visiblement, que toute question serait complètement inutile tant qu'il serait suspecté. Aussi L put-il rapidement passer à l'essentiel. Tester l'intelligence de Yagami, pour éviter de perdre son temps avec un étudiant brillant mais d'un esprit de déduction tout à fait moyen. Tenter de le piéger, éventuellement. Et surtout, observer ses réactions. L se rendait bien compte que tous les pièges qu'il avait préparés étaient assez évidents, mais on pouvait toujours espérer une inattention de la part de Yagami... qui s'il était Kira, était 100% humain, 0% divin et par là même, sujet à des erreurs.
Mais il n'en commit pas. Ceci dit, il écarta d'emblée la possibilité d'un quatrième message adressé à L, ce qui ne jouait pas en sa faveur. Il se rendit parfaitement compte de la manière dont L tentait de le piéger. Et ses capacités de déductions étaient comme prévu bien au-dessus de la normale. Tout cela le rendait, sinon définitivement suspect, au moins digne d'intérêt.
L décida d'enfoncer encore un peu le clou. Cette journée avait été inhabituellement intéressante et il entendait presser cette occasion comme un citron.
- Même si tu es Kira, j'aimerais que tu nous aide à enquêter... Est-ce que to comprend mon raisonnement ?
Il le comprenait parfaitement... au point d'être pratiquement –s'il était Kira, bien sûr- le dos au mur. Situation inconfortable dont il se sortit d'une brillante (ou plutôt 'bruyante') pirouette. Son interminable diatribe offusquée était parfaitement typique du mauvais perdant et le mena presque exactement là où L voulait le voir venir.
Au fond, il suffit de l'exaspérer un peu...
- Mais je n'ai jamais dit que je ne te laisserai pas rencontrer les membres de l'équipe d'enquête. En ce moment même, je travaille avec ton père et quelques autres afin d'arrêter Kira. Ai-je raison de comprendre, d'après ce que tu viens de dire, que si je t'emmenais au quartier général, tu nous aiderais ?
L n'avait jamais cru en la chance ni la fatalité. Mais il savait aussi que le pourcentage de chance pour qu'une journée soit réussie du réveil au coucher (surtout un coucher aussi tardif que les siens) était extrêmement bas. Un appel téléphonique vint jeter aux orties tout l'édifice de suppositions qu'il s'était donné tant de peine à construire.
- Ryûzaki, c'est urgent... Mr Yagami vient de s'effondrer.
C'est impossible... Son propre père? Ou alors... Kira aurait découvert...
- Yagami-kun, ton père...
-A eu une crise cardiaque, acheva le jeune homme, visiblement secoué.
Kira ?
Heureusement, Yagami-san n'était pas mort, et L l'affirmait plus pour s'en convaincre lui-même que par réelle réflexion lorsqu'il dit qu'on ne pouvait complètement exclure la possibilité d'une tentative de meurtre par Kira.
Il sentit une légère tension lorsque le père Yagami affirma au fils que Ryûzaki était définitivement L, cela lui coupait dans une légère mesure la liberté de mouvement, mais au moins il était désormais certain que si Yagami était bien Kira, il ne manquerait pas de s'accrocher à lui comme une moule à son rocher. Quitte à enquêter avec lui sous un prétexte aussi sentimentalo-touchant que "je punirai Kira pour ce qu'il t'a fait, papa". Ceci dit, ces larmoyants serments pouvaient aussi bien être sincères. Il était même difficile de croire à une mise en scène, étant donné l'improbable énormité des paroles de Yagami. Surtout, ne pas sauter aux conclusions.
L avait trop de respect pour Yagami-san pour lui cacher les soupçons croissants qui pesaient sur son fils. Ce que le chef comprit parfaitement.
Light quant à lui devina presque immédiatement le raisonnement qui avait fait de lui un suspect, mais son sang-froid semblait avoir du plomb dans l'aile... parce que son père était alité au sortir d'une crise cardiaque ou parce que en fin de compte, il avait obtenu la confirmation par une tierce personne que son camarade déluré était bien le plus grand détective sur Terre ?
Toujours est-il qu'il semblait traverser une crise d'amour familial, à en juger par le bond qu'il fit à la mention de sa jeune s½ur. Pourtant, cette conclusion relevait du pléonasme après ce qu'il venait de dire. L en regrettait presque que le moment et le sujet de la discussion soient aussi inappropriés. Si Yagami était bien Kira, cette légère perte de contrôle aurait pu s'avérer passionnante.
Ce qui était passionnant, en l'occurrence, c'était plutôt la clairvoyance du chef Yagami. Il nia aussitôt la fantaisiste hypothèse qui faisait de sa fille une meurtrière de masse (ce que, L releva au passage, il n'avait pas affirmé pour Light) et énonça une vérité que L lui-même n'avait fait que percevoir vaguement.
Le véritable mal, c'est le pouvoir de tuer les gens. Quiconque se retrouve avec ce pouvoir est maudit.
Celui qui est plus maudit encore, songea L alors que le taxi s'éloignait de l'hôpital, c'est celui qui est à tort suspecté d'être Kira. Il venait de faire l'effort de se représenter une telle situation et il devait admettre que le poids était énorme. Toute tentative pour se disculper ne pouvait que l'enfoncer plus profondément encore. Tout geste suspect provoqué par inattention pouvait constituer une nouvelle preuve. Pris entre les deux feux de ce duel entre génies, n'importe qui se sentirait écrasé.
Mais Yagami... la scène d'aujourd'hui, avec son père, semblait devoir faire reculer la suspicion d'autant que l'entretien précédent l'avait faite avancer. Etait-ce l'impasse ?
Il était trop tôt, ou trop tard, pour déduire quoi que ce fût, de toutes manières. L résolut de se pencher sur le problème Misora. Jusqu'ici, il ne s'était soucié que d'exploiter les pistes qu'elle avait laissées à fond, mais le plus intéressant serait bien sûr de la retrouver...Morte ou vive, si cruel que ce fût. Toutefois, ainsi qu'il s'y était attendu et comme l'avait découvert les policiers, ce fut une tâche pratiquement impossible. Sans mentionner l'affaire Kira, ils ne parvenaient à éveiller aucun intérêt chez qui que ce soit, et s'ils l'avaient fait, non content de mettre la vie de la disparue en danger, ils auraient perdu toute chance de faire parler qui que ce fût. L'impasse, encore une fois. Ce terme lui était devenu beaucoup plus familier depuis le début de l'affaire Kira. Jamais L ne s'était heurté à une « impasse », tout au plus à des contretemps ou à un manque de preuves tangibles. Mais là... rien ne semblait prêt à concéder le moindre résultat. Toutes les pistes s'avéraient incertaines, malgré leur perfection théorique, et L était le premier à le reconnaître. Ils en étaient réduits à se raccrocher aux indices les plus minces, et des probabilités supérieures, ne fût-ce que d'un dixième de pourcent, au hasard les plongeait dans une excitation aussi frénétique que brève. L'impasse, en un mot. Le mur.
L en était à ce pessimiste constat lorsque Watari surgit toutes voiles dehors et fit allègrement voler en éclats le susdit mur. Miracle de la télécommande.
Le meilleur détective au monde fut, dans un premier temps, envahi par un léger doute. Sakura TV ? La chaîne la plus improbable de toute la télévision japonaise, capable de prouver, témoignages et vidéo à l'appui, que quiconque vivait au 19ème étage d'un building de Sapporo serait, au bout de deux ans et 7 mois, couvert de pustules purulentes et jaunâtres.
Et pourtant, le journaliste qui apparut à l'écran, sur fond blanc portant un titre aussi risible que le reste des programmes de Sakura TV, semblait terriblement sérieux et, dans la mesure où même cette chaîne ne proférerait pas publiquement un mensonge aussi dangereux, il semblait bien que Kira leur ait effectivement envoyé une cassette.
Cependant... L savait que Kira était puéril. Il était le mieux placé au monde pour le savoir. Mais de là à copier si pathétiquement la calligraphie et le brouillage de sa voix... Jusqu'aux couleurs... Rivalité, ou manque d'imagination ? Dans tous les cas, c'était d'un infantile défiant toute mesure. Bien incompatible avec le Kira qui s'esquissait de plus en plus précisément dans son esprit. L aurait presque pu en rire.
Presque. Mais un sentiment d'urgence croissait en lui. Plus qu'un sentiment. Une certitude. Personne ne serait suffisamment suicidaire pour falsifier un message pareil. Plus personne ne défiait Kira si ouvertement.
Quelque chose de terrible était sur le point de se produire. Et L n'avait absolument pas été capable de le prévoir, ne fût-ce qu'une seconde à l'avance.
- Changez de chaîne !
... Un présentateur s'effondre.
- Chaîne 24 !
Et un autre.
Damn you, Kira !
- Revenez à Sakura TV !
Une phrase de ce Kira au rabais lui revint en tête. « Un message pour le monde ». Ce message, en aucun cas, ne devait être diffusé. Kira ne doit pas, quoi qu'il arrive, passer d'ombre inquiétante à puissance tangible. L savait qu'il ne devait pas le laisser faire un tel pas en avant.
Les sonneries de téléphone emplissaient l'air vide de leur tonalité régulière. Toutes. Occupées. « Votre correspondant n'est pas joignable pour le moment. Veuillez laisser... »
Ukita-san ouvrit la porte à la volée et se précipita vers la voiture tandis que Kira poursuivait son appel à la justice. « Je peux le faire. Je peux faire de ce monde un endroit débarrassé de toute forme de mal »
Watari posa si précipitamment les deux postes de télévision qu'ils manquèrent de se briser. La première image qui frappa leurs yeux, aux côtés du « Kira » gothique, fut une silhouette étendue devant la porte de Sakura TV. Aucun d'eux n'avait besoin de voir son visage pour connaître son nom, ce qui n'empêcha pas Aizawa de le crier.
- Ukita !!
Le sentiment d'urgence continuait d'envahir L. Il avait à peine pris conscience du décès d'Ukita que déjà son esprit, indépendamment de sa volonté, travaillait à sauver au moins Aizawa. Les mots sortaient de sa bouche alors que lui-même les entendait à peine. Tout un raisonnement se bâtissait puis s'exprimait, fin prêt, par le biais de ses cordes vocales. Et L avait le sentiment de n'avoir aucune prise là-dessus. Sans doute était-ce un effet du sang-froid. Comme une machine, je continue à fonctionner alors même que personne ne m'utilise. Ce fut la poigne d'Aizawa, son ton bouleversé, qui le remit brutalement à la tête de ses propres pensées. Il eut le sentiment que tout ce sang-froid parfaitement programmé était en train de s'évaporer. Il ne parvint qu'à achever sa réponse dans un murmure.
L aurait voulu, lui aussi, qu'appeler Ukita puisse le faire se relever. Que courir à ses côtés puisse avoir le moindre effet.
Mais il savait que c'était inutile. Ukita venait de mourir, et il n'y avait rien au monde de plus définitif. Et L n'avait pas été capable de l'empêcher. Cela non plus, L n'avait pu l'éviter. Il aurait pourtant suffit de si peu de chose, il lui aurait suffi de prendre conscience de cette simple évidence : Kira veillait probablement au bon déroulement des évènements. Mais L ne s'en était pas aperçu. L n'avait pas dissuadé Ukita de courir vers la mort à tombeaux ouverts. L n'avait fait que le regarder partir, et ne pouvait pas comprendre à présent, à quoi il pouvait bien penser à ce moment là ? Et le résultat commenté par un reporter en émoi s'étalait en couleurs sur l'écran plasma. Ukita était mort. Ukita, malgré sa ceinture à la James Bond et son badge de police, malgré ces pathétiques efforts, avait été tué par Kira.
Alors que pouvait L, en fin de compte ? Lui qui n'avait même jamais été capable de sauver, ne fût-ce qu'une personne. A, B, Misora, Penber, et maintenant Ukita. Il n'avait jamais été capable que de chercher un coupable, mais jamais, jamais personne ne lui devrait la vie. Jamais il n'avait rien pu faire devant le meurtre, rien d'autre, jamais. Et les paroles emplies de fureur d'Aizawa gravaient en lui leur vérité.
L perçut un frottement sur son tibia. Ses mains tremblaient, serrées si fort sur le tissu rêche que ses jointures en étaient blanches.
Mais L savait depuis bien longtemps qu'aucun regret ne servirait jamais à rien. Très bien. Puisqu'il n'avait jamais été capable de rien d'utile, alors il allait encore essayer.
Il semblait que L soit en effet impuissant face à un tel phénomène. Dès que le téléphone ne fonctionnait plus, en fait. Mais la police, elle, ne l'était pas. Un camion blindé enfonça la façade de l'immeuble. Puis deux policiers, spontanément venus en renfort, s'écroulèrent. Puisqu'il fallait cette fois compter sur les autres pour réussir –il semblait que c'était la moralité de ce jour-. Il fallait à tout prix éviter que d'autres morts aient lieu. Il fallait éviter que ceux qui ne savaient rien de l'avancée de l'enquête viennent avec bonne foi et le visage découvert.
L en avait terminé avec les négociations pour obtenir un effort coordonné – autrement dit, il avait fini de donner des directives- quand un appel vint confirmer son intuition. Yagami-san était, fermement et définitivement, une perle du genre. L n'avait rencontré à ce jour que trois personnes qui lui fassent douter de la 'bêtise humaine', et le chef Yagami venait d'accéder au palmarès.
C'était sans doute d'un éc½urant sentimentalisme, mais lorsque l'un des présentateurs de télévision qui couvrait l'évènement proclama que la police avait répondu de la manière appropriée, L eut le sentiment qu'Ukita-san n'était pas mort pour rien. Peut-être était-ce le prix nécessaire pour barrer le passage au message de Kira. L'héroïsme inattendu sont avait fait preuve la police, ce soir là devait avoir renversé l'opinion publique. Peut-être étaient-ils au moins parvenus à retarder l'avènement d'un Dieu nommé Kira. Qui plus est, l'analyse des cassettes pouvait être une nouvelle source d'indices. Une impasse avait été dépassée.
Mais... une fois encore, le prix avait été démesuré.
Le 22 avril, L et ses 4 adjoints étaient encore devant le poste de télévision, qui semblait leur être devenu aussi nécessaire qu'un toit ou un repas. L savait de plus que cette fois, il s'agissait d'une perte de temps. Ils savaient tous le message qui serait diffusé, au point de pouvoir le répéter mot pour mot. Mais cette perte de temps n'avait plus rien d'essentiel. L savait qu'il se pouvait fort qu'il meure sous peu ; il avait donc bien le droit de perdre un peu de temps, non ? Mourir ne lui posait pas de réel problème. Cela faisait un peu plus de deux ans qu'il envisageait toutes ses enquêtes sur deux générations. Ce qui lui permettait de prendre des risques mesurés. Ceci dit, il en avait toujours plus ou moins pris, et ce n'était pas parce qu'il n'y avait personne après lui dans l'immédiat que Mello n'en prendrait pas, il le savait. Ce gamin semblait ne savoir rien faire en douceur et avait une certaine démesure, mais cela le rendait terriblement efficace. Near... Mais L n'avait pas de temps à perdre en considérations sur son héritage. Il continuerait aussi longtemps que possible. Il voulait savoir qui était Kira et n'était pas assez croyant pour penser qu'il en serait informé aux Cieux.
Ceci dit, en l'occurrence, il se trouvait dans une situation plus épineuse que d'ordinaire. Entre le directeur de la police et lui à qui personne ne faisait vraiment confiance –il était bien conscient des rumeurs qui subsistaient sur une éventuelle identité entre L et Kira- le choix serait très vite fait, et il ne pouvait pas leur donner tort. C'était lui, après tout, qui défiait ouvertement Kira, qui mettait tant de gens en danger pour les besoins d'une enquête de plus en plus tortueuse et désagréable.
Il y avait un autre problème. On avait demandé à L d'apparaître à la télévision afin d'être jugé. Mais s'il ne parvenait pas à convaincre qu'il était lui-même –et il reconnaissait qu'il ne correspondait pas exactement aux préjugés- d'autres innocents seraient tués. L se serait moins fait de souci pour ces personnes et pour son amour-propre s'il s'était agi de Kira, mais mourir de la main d'un opportuniste qui pensait qu'assassiner quelques célébrités droguées jusqu'aux oreilles rendrait le monde plus juste, à supposer que ledit opportuniste soit capable de comprendre qu'il était bel et bien L, lui semblait une fin peu enviable. Et L n'avait pas pour habitude de faire ce qu'il jugeait peu enviable.
C'est par pure précaution qu'il expliqua ses vues à ce sujet au reste de l'équipe. Il n'avait pas de temps à perdre, et devait prévoir l'hypothèse où il ne serait pas en mesure de compléter le rapport sur l'affaire Kira qu'il rédigeait (ou faisait rédiger à Watari, un bon leader doit savoir déléguer les tâches, non ?) pour la Wammy House au cas où. Dans ce cas, il serait nécessaire que quelqu'un puisse expliquer cette partie de l'enquête à ses successeurs. Il fallait bien que Matsuda serve à quelque chose.
Et puis, comme il n'avait pas spécialement envie de mourir dans les plus brefs délais, il fallait... qu'il trouve ce crétin de deuxième Kira, et ce, avant que le premier ait mis la main dessus. Il aurait sans doute besoin de ses associés dans ce but... surtout, en fait, de Yagami. Yagami Light. Il y avait peut-être moyen de faire d'une pierre deux coups, voire davantage. L, pour qui les journées n'ont pas assez de 24 heures, aimait beaucoup faire d'une pierre deux coups. Parvenir à trancher de façon plus ou moins nette, ou disons, moins incertaine sur la culpabilité de son camarade d'une part ; et se servir de ses capacités de raisonnement assez impressionnantes pour mettre la main sur ce nouveau venu dans le panthéon du XXIème siècle d'autre part. Et éventuellement, convaincre définitivement cette équipe de sceptiques de la justesse de son raisonnement. Parfois L avait le sentiment qu'on songeait moins à le contredire sans cesse quand il n'était qu'une lettre mystérieuse, derrière qui chacun mettait un visage à sa convenance.
Il fallut que L déploie des trésors de diplomatie, sans toutefois donner de faux espoirs, pour éviter toute dissension à propos de Light-kun, que la majorité des policiers respectaient vaguement comme élève brillant, droit et futur citoyen modèle. Ils ne semblaient pas comprendre jusqu'à quel point Light était modèle... potentiellement, bien sûr. L savait qu'il ne devait pas se braquer sur Yagami sans être capable de se remettre en cause si nécessaire. Mais tout de même, quelque chose dans le regard froid et sûr de lui de Light le confortait dans ses soupçons.
Mais ce dernier était terriblement récalcitrant à tomber dans les pièges de L. A part une vague et brève expression de surprise à un moment donné, il n'avait manifesté aucun battement de cil suspect, et avait tiré sans peine les mêmes conclusions que L.
Le deuxième coup de la pierre était un échec. Restaient les deux suivants. Et puis... il lui restait encore un tour dans son sac. Plus d'un, même.
- Light-kun, je souhaiterais que, dans ce but, tu joues le rôle de Kira.
En dehors, une fois encore, d'une expression de saisissement facilement justifiable, Yagami s'acquitta parfaitement de sa tâche et la réponse au second Kira fut rapidement prête. Suffisamment crédible pour le ravaler au rang des suspects... même s'il était de toute manière assez brillant pour que ce ne soit qu'une intuition. Un prélude, en somme. Tant que l'enquête ne serait pas terminée, Light ne serait pas loin, et donc observable. Jusqu'à la fin... et pour lui, jusqu'à la mort ou l'absolution.
Pour ce qui était du message, L n'avait aucun doute. Le second Kira n'imaginerait même pas un instant qu'il pût y avoir supercherie.
Ce second Kira était à la fois aux limites de la stupidité et nanti de pouvoirs quasi-divins, voire supérieurs à ceux de Kira lui-même. Ce qui était extrêmement fâcheux et largement plus dangereux, mais qui présentait par ailleurs l'avantage de démolir définitivement l'éventuelle divinité de Kira. Un Dieu n'est pas surpassé par un imbécile. Un Dieu n'est pas un imbécile. CQFD.
La réponse du susdit imbécile ne tarda pas, ne laissant à L que le temps de regarder Light regarder partout. A la recherche du point faible qui lui permettrait d'éliminer L... ou simplement comme un jeune homme parachuté dans une enquête qui le dépasse avec un statut oscillant entre proie et chasseur ? Le second Kira eut l'indélicatesse de couper court à ce dilemme par une réponse propre à faire se lamenter son sacro-saint modèle. Ainsi, il n'avait même pas vu l'anguille sous roche. Alors qu'il suffisait d'un ordre pour que L meure, il se rétractait dès qu'on lui en donnait l'ordre avec suffisamment d'autorité. C'était à pleurer de rire. L se demanda s'il n'aurait pas dû, dans la foulée, faire demander au deuxième Kira de se constituer prisonnier.
Et la suite était plus intéressante encore. Le second Kira, visiblement totalement oublieux de la diffusion nationale de son petit speech, s'adressait exclusivement à Kira, mentionnant des éléments clairement propres aux seuls détenteurs de ce pouvoir de mort. Les « yeux » et...
Shinigami.
Lorsque les pensées de L reprirent un rythme normal et pouvant être ordonné, il s'aperçut qu'il était par terre.
« Des shinigamis ? »
« Je serai supposé accepter l'existence de Dieux de la Mort ? »
Un flot d'informations l'envahissait de toutes parts. Même le second Kira ne pouvait être si stupide. Il avait un but.
Ce n'était pas Kira et l'équipe d'enquête qui étaient en compétition pour retrouver le deuxième Kira, c'était le deuxième Kira et l'équipe d'investigation qui s'efforçaient de faire sortir Kira de l'ombre.
Des Shinigami... était-ce un nom de code ? Ou bien était-ce vraiment là la seule façon d'expliquer le pouvoir de Kira de tuer, partout et à partir de simples informations ? Des dieux annexes, prêtant leur pouvoir au hasard ou à leur agrément, rendant l'homme instrument de justice ? Non, plutôt... divinités capricieuses cherchant l'amusement dans la destruction de l'homme par l'homme ?
Ça n'avait aucun sens.
Etait-ce un simple moyen de perturber la police ? Non, si Kira et le second Kira travaillaient ensemble, jamais L ne s'en serait tiré à si bon compte.
L réintégra son fauteuil en classant ce mot « Shinigami » dans sa mémoire, au cas où.
Et s'appliqua à tirer la conclusion des autres éléments du jour.
Le but du second Kira, attirer l'attention de Kira sur lui, avait été un succès. 'Succès' s'appliquait aussi aux man½uvres de l'équipe d'enquête, estimait L. Outre le fait que le second Kira, de par l'envoi de ces vidéos, serait très prochainement sous suspicion, ce qui constituait un considérable pas en avant, à partir de là, deux scénarios seulement étaient possibles. Ou bien Kira répondait, leur donnant une occasion inespérée de réunir des preuves matérielles, qui jusque là faisaient cruellement défaut. Ou bien Kira se terrait dans son silence, puisqu'il flairerait à coup sûr le danger, auquel cas le second Kira continuerait à divulguer des informations confidentielles pour le forcer à se montrer, auquel cas ils mettraient la main sur de précieux renseignements. Et ce rien qu'en regardant Sakura TV.
Le sourire de L s'élargissait sur son visage au fur et à mesure qu'il expliquait à ses coéquipiers. Kira se trouvait face à un dilemme et il ne s'en tirerait pas sans y laisser de plumes. La seule chose que L regrettait, c'était de n'y être pratiquement pour rien. Les crétins fanatiques, pour peu qu'ils soient du bon côté, avaient d'indéniables avantages.
Cependant, les choses ne demeurent jamais si simples bien longtemps. Le second Kira ne tarda pas à réagir par une page d'agenda portant une nouvelle fois la mention « Shinigami » avec une date et un lieu précis associés. Un message dont l'évidence frisait le crétinisme, mais là encore il y avait un embryon de raisonnement. Le message était clair, certes, mais y réagir était plus qu'ardu. A quoi s'attendait le deuxième Kira, exactement ? Si le message était diffusé, tout serait annulé et le Tokyo Dome bouclé. Et le deuxième Kira ne pourrait évidemment pas agir. Si le message n'était pas diffusé, il n'agirait pas non plus, puisque Kira ne pourrait être présent. Pourtant, il serait hautement intéressant que Kira et le deuxième Kira se rencontrent. Faire d'une pierre deux coups, encore.
A moins qu'il n'y ait un autre message. La page portait trois noms de lieux, les deux autres assez vagues mais néanmoins présentes avec une date précise, autant de rendez-vous potentiels. Il se pouvait très bien que « Shinigami » ne soit pas le seul mot-clé, ni même le plus important. Il pouvait y avoir d'autres significations cachées à ces trois dates. Ce qui permettrait aux deux tueurs de se rencontrer tandis que la police serait très occupée à papillonner autour du Tokyo Dome. S'il n'était peut-être pas complètement abruti, le deuxième Kira prenait de toute évidence L pour un imbécile. Pour une fois, prendre des mesures ne suscita aucun tollé parmi le reste de l'équipe, même si Matsuda n'avait visiblement pas tout suivi.
En revanche, les évènements qui avaient suivi l'apparition du second Kira avaient retardé la prise en considération d'un autre problème. L avait prouvé que Kira nécessitait un visage et un nom pour tuer. Mais à présent, il semblait que la situation avait changé. Le second Kira n'avait besoin que du contact visuel, et il fallait donc prendre des mesures de sécurité supplémentaire. L s'en voulait, face à un phénomène de telle nature, de ne pas avoir envisagé un changement éventuel plus tôt.
Surtout avec Yagami-kun dans les parages. Tant que son nom demeurait un secret absolu, jusque là, L avait été en sécurité. Mais à présent... Il fallait que le cas de Light soit tranché au plus vite. L se remémora rapidement la composition des équipes qui devaient se rendre respectivement à Shibuya et Aoyama. Light-kun allait à Aoyama avec... Matsuda. L allait devoir faire confiance à Matsuda pour surveiller Light discrètement.
Ce n'était pas gagné.
Cependant, l'enthousiasme débridé du nouveau candidat à la divinité joua une fois de plus en leur faveur. Dès le 23 (du moins d'après le cachet de la poste), il envoya un enthousiaste message annonçant qu'il avait pu trouver Kira.
Tandis que ses coéquipiers se répandaient en lamentations sur la possibilité d'une alliance entre les deux Kira, L se concentrait sur la date. Un envoi le 23 éliminait toutes les autres dates et lieux de rendez-vous pour ne laisser que le 22 à Aoyama. Matsuda n'étant pas Kira (à moins de très graves erreurs d'interprétation), le seul suspect disponible était Yagami Light. Mais il ne fallait pas sauter aux conclusions. Le cachet pouvait fort bien avoir été falsifié, et quand bien même, il y avait une foule considérable à Aoyama. Rien n'empêchait, par exemple, la fille Kitamura, de s'y être également rendue.
Mais si vraiment c'était Aoyama...alors le mot-clé qui surpasse 'Shinigami' serait...
'Cahier' ?
Ça n'avait pas beaucoup de sens, mais L rangea soigneusement cette information dans un tiroir de sa mémoire, avec un post-it dessus.
Le prochain mouvement, en revanche, était assez simple. Vu l'état d'esprit du second Kira, cela valait la peine d'essayer.
Il suffisait de le convaincre de devenir un héros plutôt qu'un Dieu.
Tout dépendrait toutefois de la profondeur de sa foi en Kira. Fanatique ou juste imitateur ? L se prit à espérer que ce fût un imitateur. Mais l'espoir n'avait jamais suffi, en dépit des vieux proverbes.
Leur man½uvre avait une part de risques. A présent, le deuxième Kira pouvait se rendre aussi bien que choisir de rentrer en contact avec Kira. Dans le deuxième cas, les risques que prenait L, à l'université, avec les membres de l'équipe d'enquête, devenaient excessifs, surtout avec Yagami Light dans les parages. Tant pis pour les nerfs du chef Yagami, la surveillance intensive allait reprendre.
La famille Kitamura ne l'intéressait plus, six visionnages successifs des films pris à Aoyama lui ayant permis de s'assurer qu'aucun de ses membres ne s'y trouvait, ni dans les rues ni dans les toilettes publiques ni même dans les égouts.
Il allait falloir passer à la vitesse supérieure. Il entendit Aizawa et Matsuda se demander quand est-ce qu'il arrivait à L de dormir. Pour le moment, dormir était hors de question.
Et même s'il l'avait voulu, il n'aurait pas pu dormir. La suspicion envers Light Yagami provoquait un très profond malaise dont il ne parvenait pas à cerner les raisons.
Non, ce n'était pas ça. Simplement, il pensait que ce n'étaient pas d'assez bonnes raisons pour justifier un tel malaise.
Yagami Light n'était tout de même pas le seul être humain vivant dont il appréciait la compagnie...si ? Le seul avec qui il pût avoir des conversations intéressantes sans avoir à se mettre à son niveau...si ? Ça n'était quand même pas ce que l'on appelle un 'ami'.
Peut-être bien que si.
Là n'était pas la question, de toute façon.
Enfin, pour le moment.
Pour le moment, L était plus occupé par une vague déception. Kira et le deuxième Kira s'étaient rencontrés et mis d'accord. L ne pouvait quand même pas raisonnablement espérer que le deuxième Kira ait eu une poussée d'intelligence. L'enquête devenait, avec ce coup sérieux porté à leur camp, de plus en plus difficile. De plus intéressante aussi, mais des vies humaines étaient en jeu et il ne pouvait se permettre de profiter de cette partie d'échecs.
Ou plutôt de shôgi. Un pion que l'on perd n'est pas perdu pour tout le monde, et L savait que Kira gagnait à sa cause bien des pions.
'Oui... Yagami-kun n'est pas Kira.'
'Ou plutôt, je ne veux pas que Yagami-kun soit Kira.'
'Parce que
Yagami-kun est mon tout premier ami'
Mais les divinités doivent savoir faire des sacrifices, et celui d'une hypothétique amitié ne dérangeait pas Light outre mesure.
En revanche, le sacrifice da sa vie dérangeait L et il fit exception à sa règle, en arrêtant Amane Misa sans réelle preuve. Oh, bien sûr, l'ADN et les empreintes digitales ne mentaient pas, mais elle pouvait avoir été manipulée. Qu'importe, il ne devait négliger aucune piste, et dans le cas présent, il s'agissait d'une autoroute plutôt que d'une piste.
Puis ce fut Yagami-kun. L n'aurait pu espérer mieux. Sans même avoir à recourir aux preuves matérielles, il se retrouvait à même de surveiller son suspect numéro 1 en permanence.
Tout allait trop bien et trop vite. Une telle accélération, après des semaines de piétinement, L n'y croyait pas. Même si Misa-san, avec tout le respect dû à une demoiselle, était probablement à même de mener Kira à l'échec en essayant de l'aider... même ainsi, Kira devrait être à même de s'en tirer, lui qui avait probablement déjoué la surveillance du FBI.
Si Yagami était vraiment Kira, alors il avait un plan. Et L ne pouvait rien lui demander de plus, n'est-ce pas ?
Très bien, il y avait encore quelque chose qu'il pouvait faire. Quel que puisse être le plan, L le déjouerait à son tour. Et il garderait Yagami sous clé dans son cagibi jusqu'à ce qu'il avoue, qu'il se trahisse... qu'il se passe quelque chose.
Je vous présente mes plus plates excuses pour mon inexcusable retard...