Le vent soufflait fort ce soir de décembre, soulevant la neige qui envahissait les rues et garnissait les arbres. Noël approchait, et bien des enfants se réjouissaient de cette neige. Quillish Wammy, en se hâtant vers la gare, ne s'en réjouissait pas. Pas du tout. Il y avait bien longtemps qu'il n'avait plus personne avec qui fêter Noël.
Pourtant, il y avait eu un temps où Noël le ravissait, lui aussi. Un temps de sourires et de bougies sur la cheminée, un temps de bûche au chocolat, de cris de joies et de cadeaux sous le sapin illuminé... Mais ce temps-là était fini. Depuis que... Il s'arrêta brusquement, et se serait flanqué une baffe s'il n'avait pas été en pleine rue. Ce genre d'idées noires ne servait à rien. Il allait acheter un cadeau pour les enfants, pour ses enfants, pour qu'ils puissent fêter Noël, eux aussi, même s'ils n'avaient plus de parents pour leur raconter que s'ils n'étaient pas sages, le père Noël ne passerait pas.
Cette pensée était le plus sûr remède qu'il connaissait contre les fantômes qui hantaient l'esprit lorsqu'il était seul. Remplacer leur sourire illusoire par celui de ces petits visages ronds, couvrir leurs voix par les cris de joie poussés par tous ces enfants devant les cadeaux qu'il achetait à chaque Noël, par ceux qu'il inventait pour eux.
Il regarda les gens qui se hâtaient autour de lui, des paquets pleins les bras, des rires plein le visage, oubliant que pour certains Noël n'est qu'un temps où il fait froid.
Il décida de s'acheter quelque chose à manger, une de ces pâtisseries toutes chaudes que vendent les étals du marché de Noël. Ayant payé son beignet énorme, odorant et gonflé de confiture, il eut un mouvement pour remettre son porte-monnaie dans sa poche. Il sursauta lorsque quelque chose de petit et de glacé lui toucha la main, puis se retira... avec le portefeuille. Il se retourna pour voir une silhouette de très petite taille se fondre dans la foule alentours. Il se précipita à sa suite, mais la perdit rapidement de vue. Il allait abandonner la poursuite quand un bruit dans une ruelle toute proche attira son attention. Le couvercle d'une poubelle venait de glisser dans la neige. Quillish s'approcha et écarta deux bennes à ordures. Son regard tomba sur un enfant roulé en boule dans la neige, ses mains bleuies par le froid serrées sur son portefeuille. Il leva ses yeux et son regard emprisonna celui du vieil homme. Ce n'était pas le regard d'un enfant, mais celui d'un adulte qui le fixait à travers ces deux puits du noir le plus profond qu'il ait jamais vu. Il avait la sensation d'être exploré de fond en comble par ses yeux qui emprisonnaient les siens.
Ce fut le garçon qui rompit le contact, détournant les yeux vers la rue. Ce qui laissa à Quillish le loisir de l'examiner en détail. Et d'être de plus en plus étonné. Le garçon était d'une pâleur à en remontrer à la neige qui l'environnait, pâleur qui contrastait avec les cernes noirs qui cerclaient ses yeux sombres. Ses cheveux étaient d'un noir de jais, et sa chevelure semblait constituée intégralement d'épis rebelles. Il portait des vêtements bien trop grands pour lui qui flottaient autour de son petit corps, en faisant ressortir la minceur extrême, et qui étaient bien trop légers pour la saisons, et il n'avait pas de chaussettes dans les baskets informes, ou du moins ce qui ressemblait vaguement à des baskets informes, qui entouraient ses pieds. Sa voix s'éleva, ne trahissant ni panique, ni hésitation, ni aucune trace d'émotions quelconque.
"C'est votre portefeuille ?"
"Oui..."
Le garçon le lui tendit.
"Je vous le rend... J'ai rien pris dedans... Je peux avoir votre beignet ?"
Ses yeux s'étaient teintés d'une envie vorace, comme s'il n'avait rien avalé depuis sa naissance.
"Mais...reprit Quillish. Où sont tes parents ?"
Le gamin s'était emparé du beignet et venait de l'engloutir d'un seul coup dans sa bouche, ce qui, en ajoutant les joues gonflées aux cercles noirs sous ses yeux, un air de famille avec un jeune panda. Ses yeux se firent brusquement plus durs. Etait-ce vraiment à cause du beignet, il ne répondit pas tout de suite.
"Ils sont...pas là."
"Mais, où est-ce que tu habites ?"
Quillish se demanda s'il avait affaire à un enfant perdu, ou s'il avait fait une fugue. Il se dit que c'était tout à fait le genre d'enfant qu'on ne retrouverait pas s'il décidait de fuir.
"Pas très loin."
"Ce n'est pas une réponse... Ecoute, il faut que tu..."
Il vit le garçon se relever d'un bond et entendit une voix derrière lui.
"Monsieur, excusez-moi..."
Il se retourna pour faire face à un policier. Lequel reprit :
"Excusez-moi de vous déranger... Plusieurs personnes se sont plaintes de ce qu'un pickpocket leur a subtilisé leur portefeuille ou leur porte-monnaie et je me demandais... si vous n'aviez pas été vous-même victime de..."
Son regard résolument fixé sur le petit garçon parlait de lui-même. Celui-ci regardait le vieil homme avec des yeux plus éloquents encore. Quillish fit alors quelque chose de complètement irrationnel. Il prit la main de l'enfant.
"Non, je n'ai rien remarqué, j'étais en train de chercher ce galopin... C'est mon petit-fils, euh...Eraldo, il est intenable, il se cachait pour ne pas que je voie ce qu'il a fait de ses vêtements... C'est sa mère qui va être contente !"
"Eraldo" joua alors le jeu avec une justesse qui acheva d'ébahir Wammy, n'en faisant ni trop ni pas assez. Il s'agrippa à la manche de son "grand-père" et gémit d'une voix plaintive :
"Papy... Monsieur le gendarme, j'ai rien volé, c'est pas moi, je vous promets, j'ai pas pris le chocolat... juste un carré, c'est promis juré craché !! Me mettez pas en prison, je recommencerai pas, promis !"
"Calme-toi, Eraldo. Sois sage, monsieur le gendarme est très gentil, il ne va rien te faire... "Puis, se retournant vers le policier incrédule "Excusez-le, ce n'est qu'un enfant... Je vais le ramener à la maison avant qu'il ne prenne froid... Je suis désolé de ne pas pouvoir vous être plus utile..."
L'autre répondit que ce n'était rien, visiblement déçu, et repartit. Le vieil homme attendit qu'il soit hors de vue pour adresser un clin d'oeil au petit garçon, lequel lui répondit gravement "Je vous remercie. Pourquoi vous m'avez aidé ?"
Quillish n'avait absolument rien à répondre à cela. Le sérieux de l'enfant et son regard interrogateur l'empêchaient de bâcler sa réponse.
"Vous avez menti à ce policier... alors que vous ne savez rien de moi, et que je vous ai volé votre portefeuille"
"Oui, mais... C'est à toi de me la donner, cette raison. Il me semble que tu ne voulais pas que ce policier t'attrape....Pourquoi ?"
Il ne répondit rien.
"Tu as fait une fugue ? Tu es parti de chez tes parents ?"
Il leva vers lui ses yeux grands ouverts inexpressifs, mais Quillish aurait juré y avoir vu une pointe de tristesse.
"Non, finit-il par répondre. C'est mes parents qui sont partis."
"Comment ça ? Qu'est-ce que tu veux dire ?"
"Rien du tout, je veux rien dire, je veux seulement m'en aller, il ne faut pas qu'il me trouve parce que j'ai quelque chose à faire..."
Il s'interrompit, pris d'une quinte de toux.
"Il comprendrait pas. Personne peut comprendre, tout le monde dirait que ce n'est pas à un enfant de s'en charger. Mais personne ne le fera si ce n'est pas moi."
"Et qu'est-ce que c'est, cette chose si importante ?"
L'enfant baissa les yeux et ne répondit pas.
"Dis-moi au moins comment tu t'appelles..."
L'enfant garda son silence.
"Tu peux bien me dire ton nom, tu as bien vu que je ne le répèterai pas..."
"C'est pas ça... Si je vous le dis vous me croirez pas."
Le vieil homme était de plus en plus surpris.
"Pourquoi ça ? Pourquoi penses-tu que je ne te croirai pas ?"
Il sembla hésiter un moment.
"Parce que... Parce que je suis mort."
"Allons donc, qu'est-ce que tu racontes ? Je ne crois pas aux fantômes, tu sais..."
"Je sais. C'est pour ça que vous allez pas me croire. C'est vrai pourtant, c'est écrit là..."
Il plongea sa main dans son T-shirt trop grand pour lui, et en extirpa une grande enveloppe qu'il tenait serrée contre lui. Il en sortit une coupure de journal, grisâtre et toute fripée. Il la lui tendit sans un mot.
La photographie représentait une maison dans la nuit, les lumières allumées et des voitures de police garées autour. Le texte qui l'accompagnait disait : "Une affaire tragique dans cette paisible petite ville anglaise... Le cruel assassinat de Helen et Jonas Lawliet.... leur fils unique Loan Lawliet, âgé de 6 ans, a été porté disparu et est malheureusement probablement mort... des traces a proximité de la rivière voisine semble indiquer que l'enfant y aurait été jeté... Cette famille était sans histoire, quel mobile peut bien justifier un tel massacre ?" L'article était daté du mois de février de cette année. Quillish soupira. Il avait entendu parler de cette sombre affaire, qui l'avait profondément révolté. Il avait entendu dire que, faute de coupable, elle avait été classée au bout de deux mois. Son attention se reporta sur l'enfant.
"Qu'est-ce que tu veux dire ? Tu..."
Il se tut. "Leur fils unique âgé de 6 ans". Il regarda le petit garçon. Il devait avoir dans les sept ans.
"Tu ne peux pas être..."
"Je m'appelle Loan Lawliet."
Le silence s'installa, pesant. Le garçon avait fixé ses immenses yeux noirs dans ceux de Wammy. Qui se dit qu'il n'avait aucune raison de mentir.
Mais c'était impossible. Loan Lawliet était mort, les traces retrouvées près de la rivière ne mentaient pas. Ce gamin ne pouvait pas être Loan Lawliet. C'était tout simplement impossible. Cet enfant se payait sa tête, ou alors, il n'était pas tout à fait normal.
Quillish devrait par la suite s'apercevoir d'à quel point L Lawliet n'était "pas tout à fait normal''.
Pour le moment, il dut mettre fin à ses réflexions car l'enfant venait de s'affaisser à genoux sur le sol, pris d'une toux violente et suffocante. Il prit brusquement conscience de ce que les vêtements de l'enfant, déchirés et bien trop fins, n'étaient d'aucune utilité face à la neige et au vent glacial. Il posa une main sur son front. Il était brûlant de fièvre. Le garçon tenta de se relever, mais pris de vertige, il s'effondra en avant. Wammy tendit les bras pour le rattraper. Il ne pouvait pas laisser cet enfant là. Lawliet ou pas, fugueur ou pas. "Parce que je suis mort". Cela deviendrait vite vrai si rien n'était fait. Il l'enveloppa dans sa grande écharpe, le souleva et, sans une pensée pour les gens autour de lui qui se retournaient, ni pour son train qui devait quitter la gare, maintenant, traversa la foule qui se pressait au marché de Noël. Le petit enfant tremblait comme une feuille, il semblait au bord de l'évanouissement. Wammy se demanda comment il était possible qu'un enfant de son âge n'ait pas encore été recueilli.
Peut-être que c'était le cadeau de Noël de Quillish Wammy.
Il arriva à son appartement au bout d'un temps qui lui parut infini. Il déposa l'enfant dans un fauteuil où il se roula en boule, courut faire couler un bain brûlant, posa une serviette sur le radiateur, avant de mettre de l'eau à chauffer pour préparer une tisane.
Lorsqu'il revint dans le salon, il mit quelques secondes à comprendre pourquoi il n'y avait personne dans le fauteuil. Son regard suivit les traces de neige fondue sur le plancher, sur le tapis.
La trace de confiture sur la poignée de la porte grande ouverte.
Tout en dévalant les escaliers, il se demanda ce qu'il avait fait au Ciel pour mériter d'avoir à courir après un galopin fugueur menteur et soi-disant mort, à l'approche de Noël et de ses 67 ans. Il n'avait même pas eu le temps de pécher par gourmandise.
Il n'avait certes pas la vigueur de ses vingt ans, mais il pouvait encore battre à la course un enfant de sept ans complètement congelé. Il rattrapa Loan, ou quel que soit son nom, juste avant qu'il n'atteigne la porte du rez-de-chaussée et devienne complètement impossible à retrouver. Il le saisit par les épaules et l'éloigna da la porte, peut-être plus vivement que nécessaire.
Le garçon tourna son visage pâle vers lui.
"Si vous ne me lâchez pas, je hurle que vous essayez de m'enlever."
Quillish s'était attendu à tout sauf à cette affirmation calme et implacable.
"Crie si tu veux, mais je ne te lâcherai pas. Si tu sors, tu vas mourir. Tu es brûlant de fièvre, tu trembles, tu n'as que la peau les os et un T-shirt par dessus et par -2°C ! Regarde-toi enfin ! Je ne te donne pas deux jours. Tu ne te réveilleras pas après-demain si je te laisse comme ça. En termes d'enlèvements, d'assassinats et autres délits, ça s'appelle "non-assistance à personne en danger". Je ne te ferais rien, je ne te poserai pas de questions si tu ne le veux pas, mais tu dois au moins accepter que je te soigne."
"Ça...ça m'est égal. Je ne veux pas, je me fiche de ne pas me réveiller après demain. Je n'ai plus qu'une chose à faire, et puis... et puis c'est tout. J'y vais, et vous, vous n'avez qu'à jamais m'avoir vu ! Lâchez-moi... Je m'en fiche, je vous dit !"
Quillish manqua de le lâcher sous le coup de la surprise. Qu'est ce qu'il y avait dans le coeur de ce gosse pour qu'il envisage sa mort avec un désintérêt aussi total ? C'était pire que ça. Le propre de l'enfance, c'est de ne pas avoir conscience de ce genre de choses. La mort, les meurtres, un enfant normal ne les comprend pas ! Qui est ce garçon ?
"Pe...Personne ne me regrettera. Tout le monde s'en moque, et moi aussi. Et puis je suis... je suis déjà mort, ça change quoi ? Ça ne change rien. Pour personne..."
Il y avait de la tristesse dans ses yeux vacants. Il y avait des larmes, même si elles ne coulaient pas. Même si on ne les voyait pas. Quillish avait vu beaucoup d'enfants, dont le passé n'était généralement pas bien gai. Mais il n'avait jamais pu supporter les larmes d'un enfant, si invisibles qu'elles soient.
"Si. Pour moi. S'il te plaît... Viens avec moi."
"Pour vous... ? Pour...qui ?"
"Je m'appelle Quillish Wammy."
"Moi...ce que je vous ai dit tout à l'heure... C'est vrai..."
"Ce n'est pas la question. Tu veux bien remonter ?"
Il lui sourit.
"Viens. Si tout le monde s'en moque, il sera toujours temps de mourir demain, n'est-ce pas ?"
Le garçon hésita, puis nicha sa petite main glacée dans la sienne.
Pourtant, il y avait eu un temps où Noël le ravissait, lui aussi. Un temps de sourires et de bougies sur la cheminée, un temps de bûche au chocolat, de cris de joies et de cadeaux sous le sapin illuminé... Mais ce temps-là était fini. Depuis que... Il s'arrêta brusquement, et se serait flanqué une baffe s'il n'avait pas été en pleine rue. Ce genre d'idées noires ne servait à rien. Il allait acheter un cadeau pour les enfants, pour ses enfants, pour qu'ils puissent fêter Noël, eux aussi, même s'ils n'avaient plus de parents pour leur raconter que s'ils n'étaient pas sages, le père Noël ne passerait pas.
Cette pensée était le plus sûr remède qu'il connaissait contre les fantômes qui hantaient l'esprit lorsqu'il était seul. Remplacer leur sourire illusoire par celui de ces petits visages ronds, couvrir leurs voix par les cris de joie poussés par tous ces enfants devant les cadeaux qu'il achetait à chaque Noël, par ceux qu'il inventait pour eux.
Il regarda les gens qui se hâtaient autour de lui, des paquets pleins les bras, des rires plein le visage, oubliant que pour certains Noël n'est qu'un temps où il fait froid.
Il décida de s'acheter quelque chose à manger, une de ces pâtisseries toutes chaudes que vendent les étals du marché de Noël. Ayant payé son beignet énorme, odorant et gonflé de confiture, il eut un mouvement pour remettre son porte-monnaie dans sa poche. Il sursauta lorsque quelque chose de petit et de glacé lui toucha la main, puis se retira... avec le portefeuille. Il se retourna pour voir une silhouette de très petite taille se fondre dans la foule alentours. Il se précipita à sa suite, mais la perdit rapidement de vue. Il allait abandonner la poursuite quand un bruit dans une ruelle toute proche attira son attention. Le couvercle d'une poubelle venait de glisser dans la neige. Quillish s'approcha et écarta deux bennes à ordures. Son regard tomba sur un enfant roulé en boule dans la neige, ses mains bleuies par le froid serrées sur son portefeuille. Il leva ses yeux et son regard emprisonna celui du vieil homme. Ce n'était pas le regard d'un enfant, mais celui d'un adulte qui le fixait à travers ces deux puits du noir le plus profond qu'il ait jamais vu. Il avait la sensation d'être exploré de fond en comble par ses yeux qui emprisonnaient les siens.
Ce fut le garçon qui rompit le contact, détournant les yeux vers la rue. Ce qui laissa à Quillish le loisir de l'examiner en détail. Et d'être de plus en plus étonné. Le garçon était d'une pâleur à en remontrer à la neige qui l'environnait, pâleur qui contrastait avec les cernes noirs qui cerclaient ses yeux sombres. Ses cheveux étaient d'un noir de jais, et sa chevelure semblait constituée intégralement d'épis rebelles. Il portait des vêtements bien trop grands pour lui qui flottaient autour de son petit corps, en faisant ressortir la minceur extrême, et qui étaient bien trop légers pour la saisons, et il n'avait pas de chaussettes dans les baskets informes, ou du moins ce qui ressemblait vaguement à des baskets informes, qui entouraient ses pieds. Sa voix s'éleva, ne trahissant ni panique, ni hésitation, ni aucune trace d'émotions quelconque.
"C'est votre portefeuille ?"
"Oui..."
Le garçon le lui tendit.
"Je vous le rend... J'ai rien pris dedans... Je peux avoir votre beignet ?"
Ses yeux s'étaient teintés d'une envie vorace, comme s'il n'avait rien avalé depuis sa naissance.
"Mais...reprit Quillish. Où sont tes parents ?"
Le gamin s'était emparé du beignet et venait de l'engloutir d'un seul coup dans sa bouche, ce qui, en ajoutant les joues gonflées aux cercles noirs sous ses yeux, un air de famille avec un jeune panda. Ses yeux se firent brusquement plus durs. Etait-ce vraiment à cause du beignet, il ne répondit pas tout de suite.
"Ils sont...pas là."
"Mais, où est-ce que tu habites ?"
Quillish se demanda s'il avait affaire à un enfant perdu, ou s'il avait fait une fugue. Il se dit que c'était tout à fait le genre d'enfant qu'on ne retrouverait pas s'il décidait de fuir.
"Pas très loin."
"Ce n'est pas une réponse... Ecoute, il faut que tu..."
Il vit le garçon se relever d'un bond et entendit une voix derrière lui.
"Monsieur, excusez-moi..."
Il se retourna pour faire face à un policier. Lequel reprit :
"Excusez-moi de vous déranger... Plusieurs personnes se sont plaintes de ce qu'un pickpocket leur a subtilisé leur portefeuille ou leur porte-monnaie et je me demandais... si vous n'aviez pas été vous-même victime de..."
Son regard résolument fixé sur le petit garçon parlait de lui-même. Celui-ci regardait le vieil homme avec des yeux plus éloquents encore. Quillish fit alors quelque chose de complètement irrationnel. Il prit la main de l'enfant.
"Non, je n'ai rien remarqué, j'étais en train de chercher ce galopin... C'est mon petit-fils, euh...Eraldo, il est intenable, il se cachait pour ne pas que je voie ce qu'il a fait de ses vêtements... C'est sa mère qui va être contente !"
"Eraldo" joua alors le jeu avec une justesse qui acheva d'ébahir Wammy, n'en faisant ni trop ni pas assez. Il s'agrippa à la manche de son "grand-père" et gémit d'une voix plaintive :
"Papy... Monsieur le gendarme, j'ai rien volé, c'est pas moi, je vous promets, j'ai pas pris le chocolat... juste un carré, c'est promis juré craché !! Me mettez pas en prison, je recommencerai pas, promis !"
"Calme-toi, Eraldo. Sois sage, monsieur le gendarme est très gentil, il ne va rien te faire... "Puis, se retournant vers le policier incrédule "Excusez-le, ce n'est qu'un enfant... Je vais le ramener à la maison avant qu'il ne prenne froid... Je suis désolé de ne pas pouvoir vous être plus utile..."
L'autre répondit que ce n'était rien, visiblement déçu, et repartit. Le vieil homme attendit qu'il soit hors de vue pour adresser un clin d'oeil au petit garçon, lequel lui répondit gravement "Je vous remercie. Pourquoi vous m'avez aidé ?"
Quillish n'avait absolument rien à répondre à cela. Le sérieux de l'enfant et son regard interrogateur l'empêchaient de bâcler sa réponse.
"Vous avez menti à ce policier... alors que vous ne savez rien de moi, et que je vous ai volé votre portefeuille"
"Oui, mais... C'est à toi de me la donner, cette raison. Il me semble que tu ne voulais pas que ce policier t'attrape....Pourquoi ?"
Il ne répondit rien.
"Tu as fait une fugue ? Tu es parti de chez tes parents ?"
Il leva vers lui ses yeux grands ouverts inexpressifs, mais Quillish aurait juré y avoir vu une pointe de tristesse.
"Non, finit-il par répondre. C'est mes parents qui sont partis."
"Comment ça ? Qu'est-ce que tu veux dire ?"
"Rien du tout, je veux rien dire, je veux seulement m'en aller, il ne faut pas qu'il me trouve parce que j'ai quelque chose à faire..."
Il s'interrompit, pris d'une quinte de toux.
"Il comprendrait pas. Personne peut comprendre, tout le monde dirait que ce n'est pas à un enfant de s'en charger. Mais personne ne le fera si ce n'est pas moi."
"Et qu'est-ce que c'est, cette chose si importante ?"
L'enfant baissa les yeux et ne répondit pas.
"Dis-moi au moins comment tu t'appelles..."
L'enfant garda son silence.
"Tu peux bien me dire ton nom, tu as bien vu que je ne le répèterai pas..."
"C'est pas ça... Si je vous le dis vous me croirez pas."
Le vieil homme était de plus en plus surpris.
"Pourquoi ça ? Pourquoi penses-tu que je ne te croirai pas ?"
Il sembla hésiter un moment.
"Parce que... Parce que je suis mort."
"Allons donc, qu'est-ce que tu racontes ? Je ne crois pas aux fantômes, tu sais..."
"Je sais. C'est pour ça que vous allez pas me croire. C'est vrai pourtant, c'est écrit là..."
Il plongea sa main dans son T-shirt trop grand pour lui, et en extirpa une grande enveloppe qu'il tenait serrée contre lui. Il en sortit une coupure de journal, grisâtre et toute fripée. Il la lui tendit sans un mot.
La photographie représentait une maison dans la nuit, les lumières allumées et des voitures de police garées autour. Le texte qui l'accompagnait disait : "Une affaire tragique dans cette paisible petite ville anglaise... Le cruel assassinat de Helen et Jonas Lawliet.... leur fils unique Loan Lawliet, âgé de 6 ans, a été porté disparu et est malheureusement probablement mort... des traces a proximité de la rivière voisine semble indiquer que l'enfant y aurait été jeté... Cette famille était sans histoire, quel mobile peut bien justifier un tel massacre ?" L'article était daté du mois de février de cette année. Quillish soupira. Il avait entendu parler de cette sombre affaire, qui l'avait profondément révolté. Il avait entendu dire que, faute de coupable, elle avait été classée au bout de deux mois. Son attention se reporta sur l'enfant.
"Qu'est-ce que tu veux dire ? Tu..."
Il se tut. "Leur fils unique âgé de 6 ans". Il regarda le petit garçon. Il devait avoir dans les sept ans.
"Tu ne peux pas être..."
"Je m'appelle Loan Lawliet."
Le silence s'installa, pesant. Le garçon avait fixé ses immenses yeux noirs dans ceux de Wammy. Qui se dit qu'il n'avait aucune raison de mentir.
Mais c'était impossible. Loan Lawliet était mort, les traces retrouvées près de la rivière ne mentaient pas. Ce gamin ne pouvait pas être Loan Lawliet. C'était tout simplement impossible. Cet enfant se payait sa tête, ou alors, il n'était pas tout à fait normal.
Quillish devrait par la suite s'apercevoir d'à quel point L Lawliet n'était "pas tout à fait normal''.
Pour le moment, il dut mettre fin à ses réflexions car l'enfant venait de s'affaisser à genoux sur le sol, pris d'une toux violente et suffocante. Il prit brusquement conscience de ce que les vêtements de l'enfant, déchirés et bien trop fins, n'étaient d'aucune utilité face à la neige et au vent glacial. Il posa une main sur son front. Il était brûlant de fièvre. Le garçon tenta de se relever, mais pris de vertige, il s'effondra en avant. Wammy tendit les bras pour le rattraper. Il ne pouvait pas laisser cet enfant là. Lawliet ou pas, fugueur ou pas. "Parce que je suis mort". Cela deviendrait vite vrai si rien n'était fait. Il l'enveloppa dans sa grande écharpe, le souleva et, sans une pensée pour les gens autour de lui qui se retournaient, ni pour son train qui devait quitter la gare, maintenant, traversa la foule qui se pressait au marché de Noël. Le petit enfant tremblait comme une feuille, il semblait au bord de l'évanouissement. Wammy se demanda comment il était possible qu'un enfant de son âge n'ait pas encore été recueilli.
Peut-être que c'était le cadeau de Noël de Quillish Wammy.
Il arriva à son appartement au bout d'un temps qui lui parut infini. Il déposa l'enfant dans un fauteuil où il se roula en boule, courut faire couler un bain brûlant, posa une serviette sur le radiateur, avant de mettre de l'eau à chauffer pour préparer une tisane.
Lorsqu'il revint dans le salon, il mit quelques secondes à comprendre pourquoi il n'y avait personne dans le fauteuil. Son regard suivit les traces de neige fondue sur le plancher, sur le tapis.
La trace de confiture sur la poignée de la porte grande ouverte.
Tout en dévalant les escaliers, il se demanda ce qu'il avait fait au Ciel pour mériter d'avoir à courir après un galopin fugueur menteur et soi-disant mort, à l'approche de Noël et de ses 67 ans. Il n'avait même pas eu le temps de pécher par gourmandise.
Il n'avait certes pas la vigueur de ses vingt ans, mais il pouvait encore battre à la course un enfant de sept ans complètement congelé. Il rattrapa Loan, ou quel que soit son nom, juste avant qu'il n'atteigne la porte du rez-de-chaussée et devienne complètement impossible à retrouver. Il le saisit par les épaules et l'éloigna da la porte, peut-être plus vivement que nécessaire.
Le garçon tourna son visage pâle vers lui.
"Si vous ne me lâchez pas, je hurle que vous essayez de m'enlever."
Quillish s'était attendu à tout sauf à cette affirmation calme et implacable.
"Crie si tu veux, mais je ne te lâcherai pas. Si tu sors, tu vas mourir. Tu es brûlant de fièvre, tu trembles, tu n'as que la peau les os et un T-shirt par dessus et par -2°C ! Regarde-toi enfin ! Je ne te donne pas deux jours. Tu ne te réveilleras pas après-demain si je te laisse comme ça. En termes d'enlèvements, d'assassinats et autres délits, ça s'appelle "non-assistance à personne en danger". Je ne te ferais rien, je ne te poserai pas de questions si tu ne le veux pas, mais tu dois au moins accepter que je te soigne."
"Ça...ça m'est égal. Je ne veux pas, je me fiche de ne pas me réveiller après demain. Je n'ai plus qu'une chose à faire, et puis... et puis c'est tout. J'y vais, et vous, vous n'avez qu'à jamais m'avoir vu ! Lâchez-moi... Je m'en fiche, je vous dit !"
Quillish manqua de le lâcher sous le coup de la surprise. Qu'est ce qu'il y avait dans le coeur de ce gosse pour qu'il envisage sa mort avec un désintérêt aussi total ? C'était pire que ça. Le propre de l'enfance, c'est de ne pas avoir conscience de ce genre de choses. La mort, les meurtres, un enfant normal ne les comprend pas ! Qui est ce garçon ?
"Pe...Personne ne me regrettera. Tout le monde s'en moque, et moi aussi. Et puis je suis... je suis déjà mort, ça change quoi ? Ça ne change rien. Pour personne..."
Il y avait de la tristesse dans ses yeux vacants. Il y avait des larmes, même si elles ne coulaient pas. Même si on ne les voyait pas. Quillish avait vu beaucoup d'enfants, dont le passé n'était généralement pas bien gai. Mais il n'avait jamais pu supporter les larmes d'un enfant, si invisibles qu'elles soient.
"Si. Pour moi. S'il te plaît... Viens avec moi."
"Pour vous... ? Pour...qui ?"
"Je m'appelle Quillish Wammy."
"Moi...ce que je vous ai dit tout à l'heure... C'est vrai..."
"Ce n'est pas la question. Tu veux bien remonter ?"
Il lui sourit.
"Viens. Si tout le monde s'en moque, il sera toujours temps de mourir demain, n'est-ce pas ?"
Le garçon hésita, puis nicha sa petite main glacée dans la sienne.




